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Moyen Orient et Monde - Entretien

Edhem Eldem : Erdogan navigue entre l’ottomanisme et le kémalisme

Recep Tayyip Erdogan a des tendances plus ou moins népotistes, mais il n’a ni l’intention ni la possibilité de créer une sorte de dynastie de type « assadienne », estime Edhem Eldem, professeur au département d’histoire à l’Université du Bosphore et titulaire de la chaire d’histoire turque et ottomane au Collège de France. Adem Altan/AFP

À l’occasion du Salon du livre 2018 à Beyrouth, où il fait la promotion de son ouvrage L’Empire ottoman et la Turquie face à l’Occident (Collège de France /Fayard), L’Orient-Le Jour a rencontré Edhem Eldem, professeur au département d’histoire à l’Université du Bosphore et titulaire de la chaire d’histoire turque et ottomane au Collège de France. L’historien livre son analyse sur les éléments de continuité et de rupture entre l’Empire ottoman et la Turquie de Recep Tayyip Erdogan.


Comment qualifieriez-vous les relations actuelles entre la Turquie et l’Occident ?

Il y a aujourd’hui une logique de « je t’aime moi non plus » qui flotte dans l’air entre l’Occident et la Turquie. On passe par une période qui me rappelle un peu l’époque « hamidienne » (du nom du sultan et calife Abdulhamid II, autocrate et artisan du divorce avec l’Occident au XIXe siècle), c’est-à-dire une période de refroidissement entre l’Occident et la Turquie avec de part et d’autre une sorte de crispation par rapport à des idéologies que l’on croyait disparues. D’un autre côté, la période « hamidienne », indépendamment des rapports avec l’Occident, est à l’origine de la culture politique turque. Le démantèlement des institutions de l’État de droit et la création d’une autocratie par Abdulhamid ont servi de modèle plus ou moins implicite à bien des successeurs, à commencer par les Jeunes-Turcs, les kémalistes et encore aujourd’hui. C’est d’ailleurs quelque chose qui se retrouve dans la politique gouvernementale turque actuelle. Cela montre que les institutions démocratiques et de l’État de droit en Turquie sont très faibles et superficielles, et qu’elles ne fournissent pas de garanties contre le danger de l’autoritarisme et du nationalisme.


(Lire aussi : Turquie-Arabie : histoire récente d’une rivalité dans la maison sunnite)


La Turquie a-t-elle perdu son caractère laïc, qui facilitait notamment sa relation avec les Occidentaux ?

Ce que l’Occident appréciait particulièrement en Turquie, ce n’était pas forcément la démocratie, mais la laïcité. Or, la laïcité sans démocratie est pour moi « une vaste rigolade ». D’ailleurs, la laïcité turque était, et est toujours, une « vaste rigolade ». Tout le monde en Turquie considère que les « vrais » Turcs sont des musulmans et que les « autres » ne sont pas vraiment des Turcs, mais on ne le dit pas publiquement.

La Turquie a joué la carte d’une laïcité cosmétique, comme un décor de théâtre, et ceci plaisait à l’Occident qui craignait une flambée de l’islamisme en Turquie. L’Occident ne s’est jamais vraiment soucié du fondement de la démocratie en Turquie tant qu’elle était du côté du « monde libre » durant la guerre froide, mais aussi parce que la Turquie se présentait comme laïque et s’insurgeait contre tout type d’extrémisme revendiquant une identité islamique. L’Occident est donc, aujourd’hui, déçu.

Mais la thèse qui veut que la Turquie ait été une démocratie puis ait basculé d’un coup et se retrouve soumise à des excès de populisme n’est pas exacte. Il y avait un fond d’autoritarisme à la disponibilité de quiconque avait le pouvoir et le soutien populaire pour rafler la légitimité du pouvoir. Et c’est ça qu’Erdogan a réussi à faire.


(Lire aussi : Duel au sommet du Sunnistan)


La politique du président Recep Tayyip Erdogan peut-elle être qualifiée de néo-ottomane ?

À partir du moment où il revendique un rattachement à l’Empire ottoman, et en particulier au dernier siècle et notamment à Abdulhamid II, on peut appeler cela du néo-ottomanisme. Mais comme tous les partisans d’un retour du passé, cela reste assez superficiel. Il faut savoir que du jour au lendemain, cela risque de changer. Selon des courants politiques en Turquie, l’accent peut être mis sur des périodes pré-ottomanes comme les Seldjoukides. C’est vraiment de l’opportunisme politique et de la rhétorique pure. Vu que l’objectif d’Erdogan est d’effacer la légitimité du kémalisme, il est évident que ce qui précède le kémalisme et ce que le kémalisme a condamné comme étant un ancien régime méritent toute son attention. Erdogan a, en fait, assez de kémalisme et d’ottomanisme en lui pour naviguer de manière confortable grâce à une rhétorique familière et accessible à tous les Turcs.


L’Empire ottoman était appelé « Devlet-i Aliye-i Othmanye » (État sublime de Osman). Pensez-vous que M. Erdogan voudrait prendre le leadership d’un « Devlet-i Aliye-i Erdoganye » (État sublime d’Erdogan) ?

« Erdoganye » non, mais « Turkiye » peut-être. D’un côté, Erdogan a des tendances plus ou moins népotistes comme on l’a vu avec la nomination de proches dans l’administration. Mais d’un autre côté, il n’a ni l’intention ni la possibilité de créer une sorte de dynastie de type « assadienne ». Ce n’est pas un dictateur moyen-oriental à la manière de Saddam Hussein, Bachar el-Assad ou les autres. Il est républicain, mais à la manière du général de Gaulle, c’est-à-dire une république forte avec un homme fort. Quand il s’est rapproché des Kurdes, on pensait entrevoir une « paix » et une stabilisation de la situation avec les Kurdes en insistant plus sur l’aspect islamique que sur l’aspect turc. Mais maintenant qu’il flirte avec le MHP (Parti d’action nationaliste, extrême droite) il a élargi sa sphère. Il est né dans le kémalisme, il n’aime pas la plupart des accents idéologiques du kémalisme pour la forme, mais pour ce qui est de sa base nationaliste, il est en plein dedans. Donc je pencherais plus pour un « Devlet Turkiye » et moins pour un « Erdoganye ».


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commentaires (5)

On ne peut pas considérer qu'un dirigeant se bat pour l'intérêt de son peuple, quand celui ci violente son peuple, l’opprime et le rabaisse.. N'oublions pas que l'état turc sous effendi Erdogan, compte plus de 50 000 prisonniers politiques, ce président effendi a licencié en moins de six mois, plus de 100 000 fonctionnaires pour délit d'opinion,,, (chiffres officiels consultables) le premier journaliste, intellectuel ou magistrat,,, qui prête la moindre intention pour les droits de l'homme ou pour la défense des droits des minorités ou les kurdes, se trouve derrière les barreaux, d'autres ont été lâchement assassinés notamment des opposants kurdes,,, (les 3 militants kurdes asassinés à Paris par le MIT (services secrets d'Erdogan) attendent encore que la justice se fasse, malgré les conclusions claires et nettes des tribunaux français accusant le MIT, et identifiant les tueurs. - C'est un état qui « usurpe » sans frein ,,, Chypre de 1974 - La Syrie des pans entiers de ce pays arabe (Sandjak et autres,,,) le Nord de la Syrie n'est qu'une infime partie - Le génocide des 1915 et la spoliation de leurs terres et richesses Pas besoin de rajouter ,,, le fondement même de ce pays est une usurpation. Netanyahou n'est qu'un petit chérubin devant le rusé renard ottoman,,, Quelques chiffres clés de la Turquie : Liberté de la presse 157/180 pays dans le monde Liberté sur internet 165/180 pays ... "Usurpation" va comme un gant pour ce pays...

Sarkis Serge Tateossian

13 h 16, le 07 novembre 2018

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Commentaires (5)

  • On ne peut pas considérer qu'un dirigeant se bat pour l'intérêt de son peuple, quand celui ci violente son peuple, l’opprime et le rabaisse.. N'oublions pas que l'état turc sous effendi Erdogan, compte plus de 50 000 prisonniers politiques, ce président effendi a licencié en moins de six mois, plus de 100 000 fonctionnaires pour délit d'opinion,,, (chiffres officiels consultables) le premier journaliste, intellectuel ou magistrat,,, qui prête la moindre intention pour les droits de l'homme ou pour la défense des droits des minorités ou les kurdes, se trouve derrière les barreaux, d'autres ont été lâchement assassinés notamment des opposants kurdes,,, (les 3 militants kurdes asassinés à Paris par le MIT (services secrets d'Erdogan) attendent encore que la justice se fasse, malgré les conclusions claires et nettes des tribunaux français accusant le MIT, et identifiant les tueurs. - C'est un état qui « usurpe » sans frein ,,, Chypre de 1974 - La Syrie des pans entiers de ce pays arabe (Sandjak et autres,,,) le Nord de la Syrie n'est qu'une infime partie - Le génocide des 1915 et la spoliation de leurs terres et richesses Pas besoin de rajouter ,,, le fondement même de ce pays est une usurpation. Netanyahou n'est qu'un petit chérubin devant le rusé renard ottoman,,, Quelques chiffres clés de la Turquie : Liberté de la presse 157/180 pays dans le monde Liberté sur internet 165/180 pays ... "Usurpation" va comme un gant pour ce pays...

    Sarkis Serge Tateossian

    13 h 16, le 07 novembre 2018

  • IL NAVIGUE A LA DERIVE LE MINI SULTAN DANS DES EAUX TROUBLES OU IL RISQUE PROBABLEMENT DE SE NOYER AVEC SON SULTANAT REVÉ !

    LA LIBRE EXPRESSION NE COMMENTE PAS.ELLE CONSEILLE

    12 h 36, le 07 novembre 2018

  • On peut trouver erdo détestable en tout point de vue , et à dire vrai j'en suis , mais en tant que dirigeant turc , on ne peut pas nier le fait qu'il se bat pour l'intérêt de son pays et de son peuple . Ce n'est pas un béni oui oui , ni une mauviette à la merci occidentale , il sait tirer son épingle du jeu et n'hésitera pas à cracher tout haut son aversion à certaines de leurs pratiques infâmantes . Il est moins dictateur ou criminel qu'un nathanmachin , avec en plus il n'a usurpé aucun peuple , à part le Nord de la Syrie , mais pour l'instant c'est stratégique .

    FRIK-A-FRAK

    12 h 26, le 07 novembre 2018

  • Mercie de lire : et il le compare au Général De Gaulle

    Sarkis Serge Tateossian

    09 h 25, le 07 novembre 2018

  • Jusqu'à certain point on à envie d'encourager et d'apprécier les analyses de l'intellectuel turc Edhem Eldem.. Quand il travestie effendi Erdogan en démocrate et le compte au Général De Gaulle.. La je dis halte ! Ça suffit ! On voit bien que les vrais intellectuel s turcs du genre Orhan Pamouk (prix nobel) et autres qui osent dénoncer le caractère fasciste et dictatorial du président turc actuel ... Sont contraint depuis plus de dix ans à l'exil, au silence ou à un séjour en prison. Et ceux qui restent encore en Turquie regardez à quel point sont devenez pitoyable dans leur critique. C'est honteux.

    Sarkis Serge Tateossian

    03 h 07, le 07 novembre 2018

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