J’ai revu ce camarade d’école, bien sous toutes les coutures, charmant, aux bonnes manières, chez des amis lors d’un dîner de promotion. Propriétaire de plusieurs entreprises florissantes au Liban et à l’étranger, il a le verbe haut et l’assurance de ceux pour qui blanc, c’est blanc, et noir, c’est noir.
Après avoir discuté de tout et de rien, de la situation, de la formation du gouvernement, bref des sujets d’actualité qui encombrent les salons et font la joie des salonnards prolixes, je lui dis placer beaucoup d’espoirs dans la jeunesse de ce pays, seule capable par un sursaut salvateur de sauver notre pays.
Comme mû par un ressort, il saute de son divan, faisant tournoyer ses mains et son cigare d’un geste théâtral, et lance à la randonnée, sur un ton dégoûté, des yeux presque fous, révulsés, sortant de leur orbite : la jeunesse ? De quelle jeunesse tu parles, celle que tu trouves au fond des pubs et des cafés se trémoussant un verre à la main ?
En fait, ce n’est pas sa faute à la jeunesse, mais bien plus celle de ses parents qui n’ont pas su la guider. Écoute mon histoire :
« Nous étions trois frères et deux sœurs, les filles étaient déjà mariées et avaient l’une deux et la seconde trois bambins qui le dimanche nous couraient entre les pieds, faisant la joie de nos parents.
Puis Dieu a eu la mauvaise idée de rappeler à lui le paternel, ma mère se retrouva seule et pratiquement désœuvrée, elle n’avait plus personne dont s’occuper et meubler sa journée.
Mes frères et moi étions toujours ses pensionnaires, le repas était prêt, la table mise, nos chemises repassées, nos chambres propres. Nous étions servis comme des pachas, l’affaire familiale que nous avions fait progresser tournait à merveille, rien ne nous manquait.
Sauf qu’au goût de ma mère, nous prenions les habitudes de vieux garçons à qui la vie souriait. Nous avions nos amis, nos relations, nous voyagions souvent. Notre maison était ouverte, ma maternelle veillait à ce que rien ne manque à nos convives qui se répandaient en éloges à son égard.
Puis un matin, la belle vie s’arrête. Ma mère renvoie le personnel qui l’aide à entretenir la maison, le désordre s’installe, nos chemises qui étaient d’un blanc immaculé devinrent crasseuses, chiffonnées, la poussière rongeait les meubles, les mets délicieux et recherchés devinrent du pain badigeonné d’un peu de thym, d’huile, ou agrémenté d’un petit bout de fromage.
Finies les soirées jusqu’à l’aube, les réceptions arrosées des meilleur crus. Les convives aux tenues recherchées, les jolies dames ornées de parures scintillantes, le gratin de la société déambulant dans nos salons, conversant joyeusement autour de la piscine, se déhanchant au son de la musique du meilleur DJ du pays. Tous ont déserté nos murs.
Me mère avait pris le maquis. Elle n’admettait pas l’idée que ses trois fils ne se soient pas encore casés, prenant le pli de ces fêtards insouciants qui avec le temps s’oublient, puis avec l’âge, la paresse de fonder un foyer prend le dessus et devient une seconde nature.
Inutile de préciser que nous avions fait la fortune des blanchisseries et des restaurants du coin. Les traiteurs furent bannis. Nos secrétaires eurent pour consigne de se mêler de leurs propres affaires, bien que certaines, prenant pitié de notre état, nous refilaient en douce quelques bons plats qu’elles avaient préparés à notre intention.
Notre mère campait sur ses positions, inébranlable, solide comme un roc. Notre situation était devenue intenable, tant et si bien qu’entre six mois et un an suite à sa guerre ouverte et sans merci contre notre célibat, chacun de nous avait rendu les armes et pris le chemin de l’église. »
Une petite pause, un regard jeté sur une audience prise par le feu de ce monologue, pour ne pas dire subjuguée, et de continuer sur sa lancée :
Vous voyez, chers amis, arrive un moment où les parents doivent montrer à leurs enfants de quel bois ils se chauffent, quitte à bouleverser drastiquement leur vie et leurs habitudes, surtout après leur avoir donné une éducation, un certain niveau de vie.
Il est aussi des parents qui sacrifient leurs biens, leur santé, leur présent pour assurer un avenir brillant à leur progéniture sans rien exiger en retour; l’amour parental n’a pas de bornes, il est viscéral, il est inné, il est naturel.
Ce qui pourtant ne l’est pas est cette nonchalance que je constate chez cette jeunesse mollassonne, qu’elle soit nantie ou pas, dorée ou bronzée au soleil, se vautrant dans les canapés des cafés au soir couchant, avec au bec le tuyau fumant d’un narguilé sur lequel ils tirent comme si leur vie en dépendait.
D’un ton sévère, il se tourne vers moi, me darde d’un regard plein de reproches et reprend sans reprendre haleine : « Et tu as le culot à chaque fois que tu écris un papier d’appeler la jeunesse de notre pays à faire sa révolution, refuser la misère où on l’enfonce, encore faut-il qu’à travers l’épaisse fumée qui se dégage de leur satanée pipe à eau, ces jeunes puissent discerner leur avenir. »
Même si je trouve que ses arguments font mouche, narguilé ou pas, nonchalance ou non, insouciance ou désinvolture, je continuerai à appeler la jeunesse de mon pays à prendre ses responsabilités envers elle-même, à faire sa révolution.
Émigrer, attendre un visa n’est pas la solution. Ailleurs, l’herbe n’est pas plus verte.


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Merci à Georges Tyan pour son éditorial d'une grande qualité, une vraie source de réflexion. Parler de la jeunesse c'est déjà parler de la plus belle des promesses, elle est universelle, et intemporelle. Nous avons tous une histoire à raconter à l'adresse de notre jeunesse. Il y a beaucoup de vérités dans ce récit, et cela nous interpelle bien sur. Ayons conscience que nos jeunes d'aujourd'hui sont confrontés aux défis d'un monde en crise, une crise dont la jeunesse n'est pas responsable, une crise qu'elle subit. Les divisions ainsi que les crises à répétitions (formation de gouvernement, divisions entre formations..etc), tout ceci n'aide pas trop notre jeunesse dans ses choix cruciaux. Pendant trop longtemps, notre pays n'a pas offert à sa jeunesse les perspectives auxquelles elle aspire. J'en veux pour preuve, les décennies de guerres. Que s'est-il passé ensuite ? Les gouvernements successifs ont ils entrepris les réformes nécessaires pour encourager et responsabiliser notre jeunesse ? L'orienter ? Avons-nous construit une société valorisant la jeunesse lui offrant les perspectives d'avenir ? Une précarité, une école à deux vitesses, une protection sociale déséquilibrée voir inexistante, une corruption généralisée, tout ceci formant un cocktail amer et source de désespoir. Au final, quoi que l'on pense, notre jeunesse est un creuset, un espoir et l'avenir du pays... A nous de lui inculquer l'amour de la patrie, du travail et des vertus.
01 h 53, le 26 octobre 2018