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Idées

Réformes : Aoun, héritier de Chéhab ?

Point de vue
06/10/2018

Soixante ans après l’arrivée au pouvoir de Fouad Chéhab, dont la présidence a posé les jalons de l’établissement d’un véritable État moderne au Liban et d’une politique de modernisation du pays, un autre président issu de l’armée, Michel Aoun, est confronté à des défis similaires pour sortir le Liban d’une grave crise économique et d’un état de délabrement continu des infrastructures et des institutions. Si l’ambition affichée est la même, ce mandat peut-il se prévaloir des conditions qui ont permis à son lointain prédécesseur d’atteindre un succès incontestable dans ce domaine ?

Modernisation tous azimuts

Le temps d’un mandat, la présidence Chéhab a en effet réussi à mener une politique de modernisation tous azimuts dont chaque volet – politique, économique, social – était articulé de manière cohérente et complémentaire.

L’État libanais a ainsi mené une vaste réforme administrative pour renforcer les compétences et l’efficacité de la fonction publique ainsi que son indépendance vis-à-vis des politiciens (création du Conseil de la fonction publique, de l’Inspection centrale et d’un conseil de discipline ; renforcement de la Cour des comptes et du statut des fonctionnaires, etc.). La réforme politique a, elle, consisté à augmenter le nombre de sièges parlementaires et de postes ministériels afin d’ouvrir les pouvoirs législatif et exécutif à de nouvelles forces non encore représentées (nassériens, Kataëb, modernistes chiites et autres) et d’y réintégrer des leaders traditionnels précédemment écartés. Sur le plan éducatif, il a conduit une politique d’amélioration de l’enseignement public (entre autres par la création d’écoles normales de formation des enseignants) et son élargissement à de nouvelles catégories sociales (extension de l’Université libanaise). Enfin, sur le plan économique, les réformes consistèrent d’abord à étendre les infrastructures (réseau électrique, eau, téléphone, routes, écoles, hôpitaux…) à toutes les régions du pays. Et ensuite, à aider au développement des secteurs économiques les plus faibles : l’agriculture (Plan vert pour l’extension des terres cultivées, création de bureaux spécialisés pour soutenir certaines activités – fruticulture, sériciculture, élevage, etc.) ; l’industrie (politique protectionniste et promotion de zones industrielles) ; le tourisme (création de l’Office du tourisme) ; et la création de la Banque du Liban.

Cet embryon d’État moderne a cependant commencé à être obstrué puis démantelé à partir de la fin de son mandat, avec le retour au pouvoir de leaders traditionnels opposés à ces réformes. Ce processus d’affaiblissement s’est ensuite poursuivi au rythme des événements successifs : le renforcement des milices palestiniennes dans les années 1970 ; la « guerre civile » (1975-1990) ; puis la signature de l’accord de Taëf (1989), qui a affaibli la présidence de la République et soumis l’État à des gouvernements dominés par d’anciennes milices et des financiers. En outre, le pays est resté soumis à une double occupation étrangère pendant des années, et les retraits israélien (2000) et syrien (2005) n’apportèrent pas les résultats espérés : les mêmes forces politiques ont continué depuis à contrôler les gouvernements successifs et l’ampleur sans précédent de la corruption qui y régnait contribua à la constitution d’une dette publique abyssale (151 % du PIB en 2017).

Situation différente

Certes, le général Aoun a bénéficié, lors de son élection en 2016, de certaines similitudes avec le contexte de 1958 : d’une part son élection s’est inscrite dans un climat caractérisé par une série de conflits et de bras de fer régionaux (qui, contrairement à ceux de 1956-1958, n’ont toutefois pas produit de climat insurrectionnel sur la scène locale) ; d’autre part, elle a été le résultat d’un consensus progressif des plus importantes forces politiques du pays – qui n’a néanmoins pas survécu aux élections législatives de mai.

Mais pour l’essentiel, la situation de l’État à l’arrivée au pouvoir du général Chéhab était nettement meilleure. D’abord, celui-ci a hérité d’un État fort et centralisé ainsi que d’importants pouvoirs conférés à sa fonction par la Constitution. La présidence actuelle hérite, elle, d’un État déstructuré et confronté au spectre d’une ruine financière, ainsi que de prérogatives affaiblies, notamment par le renforcement du pouvoir en principe collégial du Conseil des ministres. Ensuite, les réformes chéhabistes intervenaient dans un climat politique et idéologique mondial propice à ce type d’interventionnisme étatique et qui est aujourd’hui bien différent.

Cependant, en dépit de ces facteurs négatifs, le mandat actuel compte déjà quelques réalisations notables à son actif : la constitution d’un premier gouvernement de large consensus à l’automne 2016 ; la libération du territoire des dernières poches jihadistes à l’été 2017 (malgré l’équipement limité de l’armée libanaise) ; le vote, début 2018, après des décennies d’attente, d’une nouvelle loi électorale basée sur deux principes (la proportionnelle et le vote uninominal) ; la tenue, en juin, d’élections législatives qui ont donné un Parlement plus représentatif que les précédents ; le vote, en 2017 et 2018, de lois de finances (une première depuis 2005) ; et enfin des nominations à des postes-clés du contrôle de l’administration, des finances, de l’armée, des forces de sécurité et de la justice.

Pour que la présidence Aoun puisse se prévaloir pleinement de cet héritage et accélérer la reconstruction d’un État moderne, il lui faut accélérer ce processus dans trois directions complémentaires.

D’abord, la distanciation des leaders politiques de leurs sponsors régionaux, dans l’intérêt de l’État et du peuple libanais. Ensuite, la poursuite du processus de renforcement des institutions politiques, administratives et judiciaires, enclenché depuis deux ans. Enfin, le lancement urgent d’un plan de relance économique qui commencerait par la remise sur pied des infrastructures et qui viserait une croissance davantage équilibrée sur les plans social, sectoriel et géographique.

Pour cela, le président Aoun a quand même quelques avantages sur son prédécesseur : il s’appuie sur un grand parti politique (le Courant patriotique libre) et un courant populaire fort et présent dans toutes les régions libanaises (les aounistes) et dispose même désormais du plus grand groupe parlementaire. Ces atouts et d’autres donnent de bonnes chances à son entreprise réformiste.

Ingénieur civil et docteur en sciences économiques et en histoire. Ancien chef de bureau au ministère du Plan (1969-1974) et ancien vice-président du Conseil du développement et de la reconstruction (1991-2000).

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Yves Prevost

J'avoue ne pas voir le moindre rapport entre les réalisations de Chéhab et celles (lesquelles? Un gouvernement inefficace, une loi électorale stupide et anti-démocratique.) du mandat actuel.
En tous cas,une chose est sûre, Fouad Chéhab n'aurait jamais apporté son soutien, ni même seulement toléré les armes du Hezbollah!

Mikael Hiram Abdelnoor

il ya une analogie dans la pensee et la clairvoyance des presidentd Aoun et Chehabe.
Tous les deux sont de la meme ecole.
La majorite du peuple libanais veut la continuation des reformes chehabistes.
le president Aoun a ce vecteur idee et a le support de 90 pourcent de peuple libanais.
le brouillage des fromagistes ne pourra pas
arreter le train reformateur.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UNE BLAGUE !

Wlek Sanferlou

Des similitudes peut être!
Deux différences essentielles:
1- Chehab non seulement ne s'accrochait pas au pouvoir mais l'a refusé quand il lui a été offert.
2- Chehab s'est opposé a tout élément non libanais qui aurait voulu partager le pouvoir avec le Liban.

Sur ces deux points les différences sont énormément significatives et aux conséquences décisives.

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