Deux pays voisins ont naturellement intérêt à pacifier leurs relations, à signer un accord de paix, à ouvrir des canaux d’échanges politiques, économiques, touristiques – bref, à entretenir des relations bilatérales dans le respect de la souveraineté et de l’identité nationale particulière à chacun. Le Liban est entouré de deux pays voisins, Israël au Sud et la Syrie au Nord avec lesquels de vieux contentieux d’occupation, de tentatives d’annexion, de traités de paix avortés ont jalonné les relations politiques et diplomatiques et contre les exactions desquels des axes populaires de résistance politique, culturelle et armée ont œuvré et se démènent toujours. Ainsi, il devient difficile d’évoquer aujourd’hui la normalisation des relations avec l’un de ces deux États voisins sans réactiver des démons intérieurs et nationaux d’histoires non résorbées aux échelles psychologique, sociale, juridique, politique, voire même idéologique.
Néanmoins, depuis quelque temps déjà, le président de la République libanaise et des responsables libanais appellent à la normalisation des relations et à l’établissement de rapports bilatéraux avec la Syrie, soulevant indignation et ferme opposition populaires et politiques. En effet, cet appel à la normalisation porte à la désinscription et à la dénégation « pathologisantes » d’une partie importante de l’histoire du Liban et de la souffrance de son peuple. Il scotomise par ailleurs le devoir de l’État libanais de faire appel au droit et à la justice, comme paliers intermédiaires, nécessaires et préalables à tout accord de normalisation.
De fait, la Syrie a occupé le Liban de 1976 à 2005, soit pendant 29 ans. En vue de ciseler son occupation du Liban, Hafez el-Assad avait veillé d’abord à nourrir le brasier libanais en fournissant des armes aux organisations palestiniennes. Selon Camille Chamoun (1) dans son livre Crise au Liban, la plupart des organisations palestiniennes « ont reçu leurs armes de Syrie ou à travers le territoire syrien, sans compter qu’elles ont subi leur entraînement dans les camps de l’armée syrienne ». Ainsi, œuvrant à faire enflammer les fronts de combats, « toute l’astuce de Hafez el-Assad avait été d’occuper le Liban sans lui avoir déclaré la guerre et en démontrant qu’il lui rendait service », écrit Alain Ménargues (2).
Quand l’occupation syrienne du Liban eut lieu en 1976, Kamal Joumblatt (3) avait souligné l’ampleur du drame de ce qui ressemblait à une annexion : « Voilà que l’armée syrienne opérait sa pénétration çà et là, avançait lentement mais inexorablement sur la route de Beyrouth, celle de Saïda, et dans le nord vers Tripoli. Le pays semblait être saisi morceau après morceau. »
L’occupation syrienne du Liban a ainsi été non seulement écrasante pour les Libanais politiquement et militairement, mais a constitué un coup de massue psychologique dont ont payé les frais, entre autres, le Parti communiste libanais, le Parti socialiste progressiste et les Kataëb qui s’étaient positionnés comme partis résistants à cette occupation. Kamal Joumblatt, en conséquence, a été assassiné par le régime syrien en 1977 et les Kataëb, qui avaient combattu les Syriens par les armes, ont ployé pendant 100 jours sous le feu des obus syriens qui s’abattaient sur Achrafieh et ses habitants en 1978. Par ailleurs, des opposants au régime syrien mais aussi de simples citoyens libanais ont été soit éliminés, soit enlevés et incarcérés dans les prisons du régime syrien. Ces derniers n’en sont jamais revenus. On les appelle aujourd’hui « les disparus de guerre ».
Au niveau politique, la Syrie a veillé à alimenter et à nourrir les clivages à l’intérieur même des communautés. Le Liban a été ainsi dépecé et les partis politiques importants démantelés. Il ne resta d’eux que les noyaux inféodés à la Syrie. Le Liban a assisté par ailleurs à la naissance de partis politiques alliés au régime syrien comme Amal et le Hezbollah, qui ont servi la consolidation de l’axe chiite syro-iranien au Liban. La mainmise syrienne sur les appareils politiques et sécuritaires de l’État libanais a été enfin consacrée à la fin de la guerre civile, après l’accord de Taëf signé en 1989. Les Syriens avaient cueilli donc un pays qu’ils avaient mis à genoux, instaurant un régime de terreur, nommant les hauts politiciens libanais et les chefs des services de renseignements à leurs postes.
Normalisation des relations bilatérales entre le Liban et la Syrie ? Après cet exposé non exhaustif, pourquoi pas ? Mais à condition que :
- Le régime syrien présente des excuses publiques au peuple libanais pour les exactions commises à son encontre pendant les 29 années d’occupation du Liban.
- Qu’il verse à l’État libanais des indemnités pour ces exactions qui sont de nature morale, psychologique, sociale, politique, économique, territoriale etc.
- Qu’il éclaire les familles des disparus libanais dans les prisons syriennes sur le sort subi par leurs proches pour autoriser enfin l’accès à la vérité, l’écriture de leurs histoires personnelles, familiales et nationales et engager l’aboutissement du processus de deuil.
- Que l’État libanais attende le verdict du Tribunal spécial pour le Liban quant à la confirmation de la responsabilité du régime syrien ou pas dans l’assassinat de Rafic Hariri et de tous les leaders du 14 Mars. Que l’État libanais veille aussi à travers son appareil judiciaire à dévoiler la vérité sur les assassinats de René Moawad et du mufti Hassan Khaled, pour ne citer que ceux-là. Que les coupables soient traduits en justice et versent à l’État libanais et aux familles des victimes des indemnités compensatoires.
- Que les politiciens mais aussi les hommes libanais relevant des appareils de l’État qui ont collaboré et qui opèrent aujourd’hui sous les hospices du régime syrien soient démis de leurs fonctions. Que les milices libanaises d’obédience syrienne soient démantelées.
- Que l’écriture de l’histoire et le travail de mémoire commencent. Que les souffrances des Libanais soient reconnues mais aussi que soient assumées leurs responsabilités individuelles et collectives, politiques, sociales, communautaires et nationales dans l’aboutissement à la mainmise syrienne sur le pays et ses conséquences.
Oui à ce moment-là, pourrait être envisagé, alors, l’établissement de relations bilatérales entre les deux entités étatiques libanaise et syrienne.
(1) Camille Chamoun, La crise au Liban, Beyrouth, 1977, p. 24.
(2) Alain Ménargues, Les secrets de la guerre du Liban, du coup d’État de Bachir Gemayel aux massacres des camps palestiniens, Beyrouth, Librairie internationale, 2012, p.38.
(3) Kamal Joumblatt, Pour le Liban, Paris, Stock, 1978, p. 41.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
NORMALISATION AVEC TOUT GOUVERNEMENT SYRIEN ISSU DE PROCHAINES ELECTIONS LIBRES ET DEMOCRATIQUES SOUS L,EGIDE DES NATIONS UNIES... EH BEN, OUI ! ATTENDONS L,HEURE -H- ALORS !
12 h 35, le 28 août 2018