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Nos lecteurs ont la parole - Yasmine Akle

Le dernier des rois

« Qu’est-ce que la vie ? Un délire.

Qu’est donc la vie ? Une illusion

Une ombre, une fiction ;

Le plus grand bien est peu de chose,

Car toute la vie n’est qu’un songe,

Et les songes rien que des songes. »

Caldéron, « La vie est un songe »

Il était une fois, en Bavière, un roi jugé fou. Pour ses extravagances architecturales, son détournement des devoirs de la royauté, son soutien aveugle pour Wagner, mécène de ses projets insensés ; son abandon de la politique et ses chemins tortueux, pour une course frénétique vers le beau et les cieux, un reniement forgé au creux de la solitude, le menant à sa mort finale dans l’énigme, sur le rivage d’un lac, fortifiant le mythe et faisant de lui l’objet d’un culte, fervent jusqu’à nos jours, comme pour toute personne, partie, tôt, mystérieusement.

Incomprise dans sa vie, cette âme rebelle disparue sans avoir martelé son cri, cette âme romantique déchue sans avoir écrit sa poésie a pris corps, unique corps dans la beauté majestueuse des châteaux qu’il a construits.

La route vers ces châteaux est ce qui fait d’abord leur charme. Neuchwanstein perché dans les brumes, sur un sommet des Alpes bavaroises, garde de son œil d’aigle le château d’enfance de Louis II, bâti au même lieu nommé Hohenschwangau ou « le pays haut du cygne » baptisant le lac voisin du même nom. Pour y arriver, il faudra laisser derrière la belle capitale bavaroise et foncer loin des lieux habités, par un train moderne dont le terminus s’arrête à Fussen, puis prendre un bus, souvent bondé de touristes, venant de tous les bouts du monde, admirer cette perle qu’on aperçoit dès l’arrivée, bercée par les cimes et forêts, s’élever, un hymne wagnérien à la solitude, blanche comme le souvenir sans tache de la douce et jeune beauté du roi, surpris dans sa fougueuse et courte journée. Et pour le retrouver, il fallait un flâneur solitaire, à la tombée de la nuit, après le départ du dernier bus, s’égarer dans la forêt, dans une tempête de juillet, croiser la silhouette tourmentée du roi sous la lune argentée, puis la voir arpenter les allées désertes du château, toutes décorées de ces légendes germaniques, fruit ardent de son imagination, dont les héros furent les seuls amis de son long hiver enneigé, enseveli dans une passion sans objet.

S’il fallait encore chercher et s’obstiner à s’enivrer, on découvre Linderfoff caché au déploiement d’une vallée avec sa grotte à cygnes bleutée, théâtre de ses fantasmes, et Herrenchiemsee, bâti sur une île, au milieu du lac de Chiemsee, en hommage au Roi Soleil qu’il vénérait. Sont-ils nécessaires tous ces chemins, jadis barrés, gardant jalousement aux antres sacrés son imaginaire que nul homme ne peut atteindre ni abîmer ?

Chaque visite à sa fin ressemble au réveil d’un rêve, comme un enfant surpris dans cette demi-heure crépusculaire, les yeux encore endormis, au bord d’une amère réalité ralentie.

Demi, comme lui, Ludwig cet entre-deux, ce cygne gisant dans son creux, corps raidi par un désir inassouvi, isolé au haut des cimes, une belle au bois dormant engourdie. Il a beau sublimer ses fantasmes, en édifiant ces beautés, il a beau mépriser le monde autour et transcender en sainteté, mais il se savait aboli, et sa meurtrissure l’atteignait au fond de ses grottes, au bord des lacs et au-delà des sommets, le blessant dans son vol vertigineux au sein des légendes et des figures illustres de rois adorés.

Son silence entrecoupé de bouffées de « délire », ses fragments de journaux intimes délaissés et certaines rumeurs cachées laissent deviner un moi loin d’être absolu, mais écrasé, mutilé, dans un orgueil vain sans cesse se percuter des verdicts à se nier, à inhumer sa vérité et placer son désir dans un idéal imaginaire pour s’en protéger, un leurre qui panserait la douleur du conflit, qu’il porte au fond de soi maudit. Roi malgré lui, artiste raté, enlevé au berceau de ses rêves, rongé de « tentations indignes de sa royauté », du haut de son Neuchwanstein, hanté par l’abîme encerclant le château qui parfois répétait :

Mon écorce, désertée comme ces lieux, peux-tu l’habiter ? Vois-tu tous ces ornements de chasteté ? Viendras-tu ébranler ces statues où je me suis pétrifié ? Viendras-tu me sauver des ténèbres que je n’ai su apprivoiser? Et qui m’ont avalé ? Viendras-tu donner forme à mon désir violé ? Redonner vie à ces monuments par ta présence enchantée ? Viendras-tu me toucher sans que j’en sois taché ?

Mais nul appel ne sortit de l’antre de l’aigle mortifié. Jadis dans sa terre, la neige étincelait, la brume cristallisait la passion qui florissait. Frappé dans son vol, aux nuées arraché, le roi dans sa tour de folie fut assiégé. S’est-il donné la mort ou est-ce qu’on l’a tué ? Équivoque mystère de la vie des damnés.

Roi fut-il ? Oui et le dernier des rois. Étoile accrochée aux vers de Verlaine Sire, le seul vrai roi de ce siècle avec lui s’achève le culte du droit divin, avec lui le « crépuscule des dieux ». Peut-on voir un visionnaire, alimentant un Wagner révolutionnaire avant son temps ? Et de son vivant isolant sa Bavière des guerres futiles de Bismarck, sa « démence » baptisant un empire touristique de Bayreuth à Starnberg sur les vestiges de ses rêves brisés, sur les ruines de son « royaume » inachevé, raillé.

Rester dans les limbes, demeurer dans l’inquiétude, être là et ne pas être, rêver avec mélancolie, et sans espoir à tout ce qui aurait pu être et n’a pas été.

« Je ne connaissais pas la force de mon cœur, ni que ma puissance de sentir fut sans limite. » Louis II de Bavière. Né à Munich le 25 août 1845.

À lire absolument le livre de raison d’un roi fou par André Fraigneau, qui a inspiré à son tour l’œuvre magistrale de Luchino Visconti, Ludwig ou le crépuscule des dieux.

« Qu’est-ce que la vie ? Un délire.Qu’est donc la vie ? Une illusionUne ombre, une fiction ;Le plus grand bien est peu de chose,Car toute la vie n’est qu’un songe,Et les songes rien que des songes. » Caldéron, « La vie est un songe »Il était une fois, en Bavière, un roi jugé fou. Pour ses extravagances architecturales, son détournement des devoirs de la royauté, son soutien aveugle pour Wagner, mécène de ses projets insensés ; son abandon de la politique et ses chemins tortueux, pour une course frénétique vers le beau et les cieux, un reniement forgé au creux de la solitude, le menant à sa mort finale dans l’énigme, sur le rivage d’un lac, fortifiant le mythe et faisant de lui l’objet d’un culte, fervent jusqu’à nos jours, comme pour toute personne, partie, tôt,...
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