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Nos lecteurs ont la parole - Par Sissi Baba

Avoir du goût

Je me suis ennuyée jusqu’au dégoût (et voilà pourquoi j’écris) par les mêmes mots, les mêmes indignations et éloges, les mêmes plaintes et félicitations, et les mêmes superlatifs qui veulent décrire le meilleur et le pire de notre pays… notre miséreux et glorieux pays, le meilleur et le pire des pays au monde !
Ce mot ne va rien changer, il ne sera même pas lu par de nombreuses personnes, mais je souhaite, tout de même, des Libanais qui me liront de ne plus employer l’énallage en parlant. L’orgueil qui nous a enflé la tête est l’une des essentielles racines qui contribuent au schisme de notre pays, raison pour laquelle on n’arrive plus à lutter contre les bourgeois et les nouveaux riches oligarques et les faux monarques qui nous gouvernent. Nous sommes tellement orgueilleux qu’en parlant de nous-mêmes, nous disons « ils », « ces Libanais », « ce peuple », parfois « un peuple de moutons », etc. Nous ne sommes même pas unis par un pronom personnel ou possessif. Ainsi, il y aura toujours un « nous » et un « eux ». La recette est donc simple puisque les ingrédients sont toujours bien définis. Pour bien cibler les notions de citoyenneté, de patriotisme et d’humanisme, il suffit juste de substituer les pronoms par chrétiens/musulmans, sunnites/chiites, riches/pauvres, blancs/bruns, Libanais/Arabes, Libanais/Occidentaux, peuple/politiciens, hommes/femmes, hétéro/homo, etc., en faisant surtout attention aux mesures puisque le complexe de supériorité/infériorité varie et dépend, et du comparé et du comparant.
Meilleur et pire en effet, le Liban est un pays de paradoxes formés à la fois de nœuds et de potentialités. Les montagnes : verdure/incendies et concassage. La mer : azurée, propre et tropicale dans certaines régions, rouge, verte et noire dans d’autres. Beyrouth : culture, libertinage de l’esprit et du corps. À quelques kilomètres, la donne change de façon radicale. Les universités et les écoles : exigence et excellence ici, éducation et diplômes à vendre là-bas. Les leaders confessionnels perçus par le peuple : corrompus, brigands et, en même temps, protecteurs de la communauté (protecteurs ? Vraiment? Et contre qui ? ). Pas d’égalité ni de constance. Pas de règles ni de loi commune. Le Liban est un poème surréaliste en chair et en os ; il ne faudra donc point chercher à le comprendre, mais plutôt à le contempler, à l’observer.
Critiquer est bon. Critiquer montre qu’on est toujours intéressé. Critiquer est l’écho d’aimer. Mais la critique doit être constructive et pratique car, si elle reste théorique, elle passera pour râles et lamentations. Il serait désormais bon de critiquer constructivement le mauvais et d’apprécier ce qu’il y a à apprécier dans notre pays. Les images positives de notre patrimoine et inconscient collectif sont nombreuses et uniques, ce qui fait d’ailleurs leur spécificité : une vieille maison à toit de brique qui se repose dans l’ombre d’un palmier et peut-être d’un olivier avec une vue infinie qui se confond avec l’horizon bleu, l’unifiant symbole de croi(x/ssant), les petits mets de notre bonne et saine cuisine, les colonnes romaines toujours dorées d’un soleil d’Orient, la petite tige verte qui tend sa tête parmi les étouffantes dalles des trottoirs ou parmi les traces des balles d’une vieille bâtisse, les cerises de Aqoura, les figues de Berbara, les pêches de Bickfaya, les bananes de Damour, les oranges de Saïda, les raisins de Maghdouché…une salade de fraîcheur et de couleurs pour les gens qui apprécient, qui ont encore du goût. C’est que la beauté existe partout, elle existe en nous. C’est un recul, une perspective, même une perception ; une façon de voir et de recevoir. Qu’on reçoive le poème qu’est le Liban comme on le veut, qu’il soit déclamé sur le ton triomphant de la neuvième de Beethoven, le ton larmoyant de la sixième de Tchaïkovski ou même belliqueux de la dixième de Chostakovitch, peu importe, l’important c’est de garder le goût et de continuer à apprécier. C’est que le miel paraîtra toujours un choix plus confortable, plus commode et moins risqué, mais encore faudrait-il avoir du goût pour apprécier la mélasse. Que faire finalement ? « Faut-il partir ? Rester ? Si tu peux rester, reste ; pars, s’il le faut. »
Ce petit mot ne se veut ni un chant d’espoir ni une plainte. C’est un mot qui ne sait même pas ce qu’il veut ni ce qu’il peut. Peut-être voudrait-il rappeler de nouveau le message et la mélodie des frères Rahbani et de Feyrouz, surtout dans al-Baalbakiyé – et, pour une fois, le poème est à apprécier, mais aussi à comprendre : « Ici l’on restera à souffrir, à s’épanouir. Nous cultiverons l’arbre et, juste à côté, la chanson (…) Seul le mot qui chante restaure la gloire. Il fleurit, il construit et fait élever la pierre / Avec la chanson, la pierre même cesse d’être pierre. »

Je me suis ennuyée jusqu’au dégoût (et voilà pourquoi j’écris) par les mêmes mots, les mêmes indignations et éloges, les mêmes plaintes et félicitations, et les mêmes superlatifs qui veulent décrire le meilleur et le pire de notre pays… notre miséreux et glorieux pays, le meilleur et le pire des pays au monde ! Ce mot ne va rien changer, il ne sera même pas lu par de nombreuses personnes, mais je souhaite, tout de même, des Libanais qui me liront de ne plus employer l’énallage en parlant. L’orgueil qui nous a enflé la tête est l’une des essentielles racines qui contribuent au schisme de notre pays, raison pour laquelle on n’arrive plus à lutter contre les bourgeois et les nouveaux riches oligarques et les faux monarques qui nous gouvernent. Nous sommes tellement orgueilleux qu’en parlant de nous-mêmes,...
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