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Moyen Orient et Monde

« Si nous partons, les Israéliens nous remplaceront par une colonie. C’est un devoir de rester »

Reportage / Cisjordanie

La très médiatisée communauté bédouine de Khan al-Ahmar, à l’est de Jérusalem, craint une démolition imminente. Mais, au-delà des bulldozers, les autorités israéliennes poursuivent une autre tactique, plus discrète, pour déloger des dizaines de villages bédouins à travers la Cisjordanie : la mise en place d’un « environnement coercitif » qui rend leur vie intolérable, dans le but de les pousser à quitter leurs terres hautement stratégiques.

20/08/2018

« Chaque acte néfaste sur n’importe quelle communauté de bédouins aura un impact négatif sur toutes les autres », prophétise Abou Imad en sirotant un thé à la sauge. Ce bédouin de 44 ans en sait quelque chose : le 4 juillet dernier, comme des dizaines d’autres, il s’était rendu à Khan al-Ahmar pour protester contre la démolition imminente de cette communauté bédouine située à l’est de Jérusalem. Alors que l’attention des activistes, médias et diplomaties étrangères était rivée sur ce village, les autorités israéliennes sont venues chez lui, à Abou Nouwar, démolir douze abris au bulldozer. Pour les Palestiniens, Khan al-Ahmar n’est que la partie émergée de l’iceberg, puisque ce sont au total des dizaines de villages bédouins à travers la Cisjordanie qui sont menacés de destruction.

Après des années de batailles juridiques, la Haute Cour de justice israélienne avait approuvé la démolition de Khan al-Ahmar en mai. L’État affirme que les structures ont été construites sans le permis délivré par son administration militaire, chargée des affaires civiles dans la zone C, telle que décidé lors des Accords d’Oslo, qui divisèrent la Cisjordanie en trois zones (A, B et C). Mais pour les critiques de l’État hébreu, une telle éviction équivaut à un déplacement forcé, ce qui constituerait un crime de guerre. De plus, les défenseurs de Khan al-Ahmar insistent sur le fait que les villageois n’avaient pas d’autres choix que de bâtir sans permis de construire israélien, ceux-ci n’étant presque jamais délivrés aux Palestiniens.

La Haute Cour a depuis suspendu la démolition du village après que ces avocats ont déposé trois pétitions. D’audience en audience, l’éviction est retardée mais pas annulée. L’État a offert aux habitants deux autres emplacements : le premier, près de l’une des principales décharges de la région, et, le second, à proximité d’une station d’épuration. Les avocats représentant Khan al-Ahmar, où vivent 180 Palestiniens, ont refusé les deux offres et continuent de soumettre de nouveaux arguments. « Je ne m’attends pas à ce que la cour nous donne raison. Mais c’est un dossier tellement complexe que ça rend plus difficile pour eux de prendre une décision finale. Mon espoir, c’est de retarder la démolition encore et encore et encore, explique Tawfiq Jabareen, un avocat défendant les intérêts de ces bédouins. Mais je suis peut-être trop optimiste. »


(Pour mémoire : La démolition par Israël d'un village bédouin palestinien temporairement bloquée)


Bulldozers de retour
La bataille qui oppose les bédouins de Cisjordanie à l’État hébreu n’est pas récente. Fin des années 90, Israël avait déjà expulsé environ 150 familles de plusieurs communautés bédouines. Les images de ces évictions avaient montré l’occupation sous l’une de ses formes les plus brutales, et les réactions outrées, dans et en dehors des frontières israéliennes, avaient alors pu imposer une halte aux campagnes de démolitions à grande échelle. Vingt ans plus tard, les bulldozers sont de retour. Le soutien quasi inconditionnel de l’administration Trump, qui coïncide avec une Europe perçue comme affaiblie car divisée entre les États critiques des politiques expansionnistes israéliennes, tels que la France, et ceux qui s’alignent sur le gouvernement de Benjamin Netanyahu, comme la Hongrie, offrirait aux Israéliens une fenêtre d’opportunité à saisir.

Pour Israël, la communauté de Khan al-Ahmar, ainsi que des dizaines d’autres à travers la Cisjordanie représentent un intérêt hautement stratégique : confisquer ces terres, c’est, de fait, dissocier Jérusalem-Est du reste des territoires palestiniens et favoriser l’expansion des colonies. Ce serait aussi, selon certaines ONG et diplomates, entériner la fragmentation de la Cisjordanie en une myriade d’îlots, des « bantoustans », plus aisément contrôlables – et rendant dès lors plus complexe, voire impossible, la viabilité d’un hypothétique État palestinien. Objectifs explicites ou coïncidences heureuses, ces perspectives expliqueraient l’intérêt inébranlable d’Israël pour le sol bédouin, et plus largement pour toute la zone C (qui représente environ 60 % de la Cisjordanie pour à peu près 6 % de la population), et son engagement dans une logique de conquête « du maximum de terrain avec le minimum de Palestiniens ».

Mais venir détruire des villages au bulldozer et expulser des populations entières suscite donc outrage international et condamnations, particulièrement des chancelleries d’Europe de l’Ouest. Alors, les autorités israéliennes ont privilégié jusqu’ici une autre tactique, plus discrète : la mise en place, selon l’ONU, d’un « environnement coercitif » qui rend intolérable la vie de ces bédouins, dans le but de les pousser à partir. Des « crimes de guerre à moindre coût politique », résume un observateur international. Par exemple, en coupant l’accès à l’eau, à l’électricité publique et aux zones de pâturage, en confisquant leur matériel et en suspendant leur permis de travail, ou encore en menant des démolitions limitées mais régulières.

« L’idée derrière cette politique, c’est : on va faire de votre vie un cauchemar assez longtemps pour que vous décidiez de partir, comme si c’était de votre propre chef. Si ça se passe comme cela, ça protège Israël d’une mauvaise publicité parce que ça n’implique pas des images de bulldozers et de soldats mettant des gens dans des camions », estime Hagai el-Ad, directeur de l’organisation israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem. « Mais, d’un point de vue moral ou légal, ça ne change rien. Dans les deux cas, ce sont des crimes de guerre, » insiste-t-il.


(Pour mémoire : Israël: pas de poursuite pour un policier ayant tué un bédouin)


Une terre minée
Une autre tactique israélienne visant à placer les bédouins sous des pressions constantes, selon l’ONU, a été de décréter certains de leurs villages comme zones d’entraînement militaire. Lorsque les chars israéliens investissent les lieux, les habitants sont alors obligés de tout quitter pendant plusieurs jours. Mais, à leur retour, une fois les soldats repartis, la terre est souvent jonchée d’engins explosifs utilisés pendant les exercices. Avec parfois des conséquences dramatiques.

L’été dernier, Odei, un adolescent palestinien de la communauté bédouine d’Ibziq, près de la vallée du Jourdain, a été tué dans l’explosion d’une grenade qu’il a trouvée par terre alors qu’il guidait son troupeau. Il avait 16 ans. « Maintenant, je vis dans la peur constante qu’un autre de mes enfants ne meure », confie son père, Aziz Nawajah, en tendant son téléphone portable pour montrer une photographie prise en ce jour noir. Son garçon semble assoupi à l’ombre d’un olivier. Baha, 20 ans, frère aîné d’Odei, refuse malgré tout de quitter son village : « Nous sommes d’ici. Cette tragédie ne m’a pas donné envie de partir. Rester ici, c’est une compétition avec les Israéliens. »

Aujourd’hui, pour faire face à leur terre devenue champs de mine, les bédouins d’Ibziq délimitent les engins explosifs avec des pierres et partagent entre eux leurs localisations. Technique de survie élémentaire mais indispensable. Il en existe d’autres : à Abou Nouwar, par exemple, où l’école primaire a déjà été détruite plusieurs fois, le salon de coiffure a été aménagé en salle de classe. Au fil des années, plusieurs communautés se sont organisées en comités et certains responsables sont devenus de véritables activistes professionnels voyageant à l’étranger pour plaider leur cause. « Nous avons su développer des mécanismes d’adaptation toujours plus créatifs », se félicite un berger. Mais il est hors de question de s’étendre publiquement sur leur panel de méthodes : le secret, expliquent-ils, est la clé de leur survie.


(Pour mémoire : Arabes et juifs Israéliens "ensemble" contre des démolitions de maisons)


« C’est bien une guerre »
Au-delà de ce qu’ils considèrent comme une « stratégie oppressive » menée par les autorités israéliennes pour les pousser à quitter leurs terres, les bédouins doivent aussi affronter un environnement inévitablement inhospitalier. Contraints de vivre dans des abris de fortune faits de vieilles plaques de bois et de métal qui ne protègent ni des températures glaciales en hiver ou étouffantes en été ni des serpents, des scorpions et des chiens errants.

Dès lors, pourquoi se battre pour une terre si peu accueillante ? Dans la salle communale de Khirbet ar-Ras al-Ahmar, dans le gouvernorat de Tubas, l’assemblée est prise d’un brouhaha. « Parce que c’est notre terre ! » s’emporte l’un des résidents, visiblement surpris par la stupidité de la question. « Parce que l’élevage et la culture sont nos principales sources de revenus, on a donc besoin de cet espace », rappelle un autre habitant de ce hameau menacé. « Parce que c’est exactement ce que les Israéliens souhaitent, conclut un troisième. Si nous partons, ils nous remplaceront par une colonie. Ce qui rendra notre propre vie plus difficile encore, mais aussi celles des villages environnants. C’est un devoir de rester. »

Certaines communautés bédouines ont déjà été chassées de chez elles à une, voire deux reprises depuis la création de l’État d’Israël en 1948. Pas question donc pour ces Palestiniens de partir une troisième fois. « Ce n’est pas une bataille classique entre deux parties armées, mais c’est bien une guerre », assène solennel, Khaled Abdallah, né à Khirbet al-Ras al-Ahmar il y a 65 ans. Sa moustache poivre et sel assortie au keffieh qui lui barre le front s’agite : « Ils veulent occuper nos terres, nous devons donc nous défendre. Non pas avec des armes, mais avec notre détermination. »



Pour mémoire

Des Arabes israéliens réclament le départ d'un ministre après la mort d'un Bédouin



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Le Faucon Pèlerin

"Si nous partons, les Israéliens nous remplaceront par une colonie".
Pourtant, nous avons entendu qu'une certaine "Résistance" existe quelque part dans le monde arabe et ce, dans le but, le seul but est de "résister" à l'occupation des terres arabes par les Israéliens. Hélas, ladite "Résistance" ne se manifestera, apparemment, que lorsque les Israéliens occuperont toute la Judée et la Samarie bibliques., soit toute la Cisjordanie palestinienne.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LES USURPATEURS DES TERRES PALESTINIENNES TRAVAILLENT AVEC IMPUNITE AU GRAND JOUR AU SU ET AU VU DE L,ONU ET DES GRANDES PUISSANCES !

Sarkis Serge Tateossian

Même avec toute la bonne volonté du monde, si l'on procède à un étalonnage des critères en matière des droits de l'homme pour comparer ce qui se passe dans cette région et l'Europe ou l'occident en général, nous constateront qu'ils s'agit sûrement du conflit le plus injuste et inégal de notre planète.

Pourtant Israël se dit une démocratie à l'occidentale.

C'est vraiment absurde comme situation.
C'est triste.

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