Liban

Entre menaces de « date butoir » et « lenteur prudente », le gouvernement piétine

Décryptage
17/08/2018

Dans son discours très attendu de mardi soir, le secrétaire général du Hezbollah est resté très mesuré en évoquant la formation du gouvernement. S’adressant à son public pour célébrer le douzième anniversaire de ce qu’il appelle la victoire de 2006, Hassan Nasrallah a choisi de ne pas occulter le dossier gouvernemental, tout en prenant soin de ne pas trop s’y attarder non plus.

Dans des phrases concises, « le sayyed » a donc pris soin de ménager le Premier ministre désigné Saad Hariri, mettant pratiquement toutes les forces politiques dans le même sac. Il s’est ainsi contenté d’ « espérer que le dialogue puisse aboutir à la naissance du gouvernement », tout en réitérant son attachement à la stabilité et à la sécurité du pays. Il a même abondé dans le sens du Premier ministre en refusant le recours à la rue pour pousser à accélérer le processus de formation du gouvernement évoqué par le CPL. Mais en même temps, il lui a indirectement conseillé de ne pas miser sur les développements régionaux et surtout de ne pas prendre des engagements sur lesquels il pourrait être contraint de revenir (concernant le refus de dialoguer avec le régime syrien par exemple).

Dans une première interprétation de ces propos, on pourrait dire que le secrétaire général du Hezbollah pousse les responsables de la formation du gouvernement à accomplir rapidement leur mission en dissociant le dossier interne de celui de la région. Car, d’une part, ce dernier évolue dans le sens de « l’axe de la résistance » (selon le pronostic du « sayyed » ) et, d’autre part, cela ne pourrait que compliquer la situation interne car le Hezbollah et Amal, qui ont jusqu’à présent été modestes dans leurs positions au sujet du gouvernement, pourraient être amenés à augmenter leurs conditions.

En clair, il y aurait donc une chance de former le gouvernement indépendamment des développements régionaux. Mais si elle n’est pas saisie à temps, les conditions de la naissance du gouvernement pourraient changer, en fonction justement des nouveaux rapports de force régionaux. Quelle est la date limite donnée à cette chance, le secrétaire général du Hezbollah ne le précise pas. Mais dans le même contexte, des sources proches de Baabda laissent entendre que le chef de l’État ne compte pas rester éternellement les bras croisés en attendant la formation du gouvernement. Selon ces mêmes sources, le président a jusqu’à présent respecté le rôle du Premier ministre désigné dans la formation du gouvernement, et il a même tenu à le ménager. Mais à partir d’un certain moment, il se verra contraint d’intervenir directement dans le processus, avec les moyens disponibles, pour mettre un terme à ces atermoiements nuisibles pour le Liban.

Selon des sources concordantes, les raisons du retard dans la formation du gouvernement restent floues. Les trois nœuds généralement évoqués (chrétien, druze et sunnite) ne sont pas insolubles, surtout que la tradition politique libanaise est riche en exemples de compromis inattendus. De plus, dans la classe politique, il existe de nombreuses personnalités ayant des liens étroits avec des camps hostiles entre eux et elles pourraient ainsi être nommées ministres pour régler les nœuds conflictuels, étant acceptées de tous. Le problème n’est donc pas dans les nœuds, mais dans la décision de trouver des solutions.

Ce serait donc cette décision qui n’aurait pas encore été prise qui retarderait la formation du gouvernement. Plusieurs interprétations sont données pour expliquer le retard dans la prise de cette décision. Pour certains, le camp américano-saoudien souhaiterait compenser la perte de la majorité parlementaire pour leurs alliés à travers un gouvernement dit « équilibré », en poussant le Premier ministre désigné à donner des parts confortables aux Forces libanaises et au leader druze Walid Joumblatt. Pour d’autres, il s’agirait simplement d’une volonté du Premier ministre désigné de laisser faire le temps pour aplanir les difficultés et pousser les différentes parties à revoir leurs exigences à la baisse pour des raisons d’intérêt national. Selon ses proches, le Premier ministre désigné estime que le Liban n’est pas encore entré dans « la phase dangereuse » et il peut donc se donner encore un peu de temps avant de présenter une formule gouvernementale au chef de l’État. Il miserait ainsi sur la lassitude des différents protagonistes, tout en estimant que la situation régionale n’est pas encore suffisamment claire. Ce qui est aujourd’hui une inconnue pourrait dans quelques semaines devenir une évidence. Pourquoi dans ce cas faire preuve de précipitation ?

Selon ses proches, le chef de l’État ne partage pas cette approche, et il estime que plus vite le gouvernement est formé, mieux ce sera pour le Liban. Mais il n’a pas pour l’instant l’intention de faire le jeu de ses détracteurs en manifestant la moindre impatience. Par contre, à partir de septembre et ses échéances politiques, sociales et économiques, il songerait à utiliser les différents moyens disponibles pour accélérer le processus de formation du gouvernement.

Le chef de l’État a donc été rejoint par le Hezbollah qui a par conséquent donné une sorte de date butoir, affirmant que si une certaine limite est dépassée, il modifiera sa position au sujet de la formation du gouvernement.

Le recours au président de la Chambre, avec son art de sortir des lapins de son chapeau pour tenter de régler le nœud druze (à travers la personne du député Anouar el-Khalil qui pourrait être le troisième ministre druze), aurait pu être un bon présage pour une naissance du gouvernement dans les prochains jours. Mais les propos du Premier ministre désigné sur son refus de tout dialogue avec le régime syrien et les réactions qu’ils ont suscitées chez les deux formations chiites ont dissipé ce vent d’optimisme. L’heure des compromis n’a pas encore sonné, et les proches du courant du Futur laissent entendre que ce serait une tactique étudiée. D’une part, la lenteur permettrait au Premier ministre de montrer aux Saoudiens et à leurs alliés qu’il fait ce qu’il peut pour privilégier leurs alliés libanais et, d’autre part, elle ternit la victoire du Hezbollah et de ses alliés aux élections législatives en montrant une fois de plus qu’indépendamment des développements régionaux, le Liban reste un monde à part.

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stambouli robert

M Harriri a fait elire M Bassil a Batroun avec les voix sunnites qu'il lui a accordes
M Bassil le recompense de la facon que tout le monde voit aujourdh'ui
Le CPL et le President Aoun sont tres patients et veulent faciliter la tache a M Harriri
C'est M Harriri qui complique les choses et veut attendre des developpements regionaux
Bravo Mm Scarlett car vous n'avez aucun parti pris dans vos articles limpides de clarte

Irene Said

D'un côte "visible" le Chef de l'Etat reste les bras croisés, de l'autre "invisible" il laisse ses alliés qui l'ont porté au pouvoir agir comme ils veulent, c'est à dire pour leurs propres intérêts qui sont tout sauf libanais.

Il savait parfaitement ce qu'il faisait en nommant Saad Hariri premier ministre !

Irène Saïd


Le pont

Il faut admettre que cet homme a un charisme exceptionnel.

Le Liban peut faire sa politique sans la Syrie mais pas contre la Syrie. Une visite du Premier Ministre à Damas est évitable à court terme puisque des alternatifs existent; par la visite d'autres ministres et éventuellement le Chef de l'Etat. Il faut arrêter de croire que Le Président Rohani et le Prince Ben Salman passent leur temps à doser la composition du Gouvernement libanais. Ils ont en absolument rien à f..... de la politique libanaise.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DE CE QU,IL APPELLE VICTOIRE DE 2006... AFFIRMATION INDIRECTE DU CONTRAIRE ! VOUS POURRIEZ TRES CHERE MADAME SCARLETT HADDAD ALLER DANS VOTRE ANALYSE SANS DES ENCENSEMENTS A L,EGARD DE PERSONNE ! BONNE ANALYSE SI ON NE TIENT PAS COMPTE DES ENCENSEMENTS...

Saliba Nouhad

Analyse assez balancée sauf que, comme d’habitude, vous voulez faire porter l’odieux au camp du premier ministre qui serait l'empêcheur de tourner en rond, en faisant passer le camp du Hezbollah et du Président pour des bons papas, patients, modérés et prêt pour le compromis...
Ce qui n’est pas le cas, au contraire, et vous savez sous quelles conditions Mr Hariri était revenu sur sa démission et qui furent en principe acceptées et il ne peut pas se rétracter...
C’est quoi donc qu’on lui demande de faire, sinon ils vont augmenter leurs conditions?
Redevenons réalistes et arrêtons de croire qu’on peut séparer le problème Libanais des tensions régionales!

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