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La Dernière

La fusion du bon et du beau de Laila Gohar

Rencontre

À 29 ans seulement, cette chef égyptienne, basée à New York, a cambriolé l’attention (de la sphère de la mode et de l’art) avec ses installations faites à partir de nourriture, à travers lesquelles elle a inventé le nouveau métier d’« artiste culinaire » qui lui
est propre.

11/08/2018

Rien qu’à la voir arriver au rendez-vous, émergeant à peine d’une robe Simone Rocha, « dont je porte tout le temps les créations déglinguées », qui lui tisse des parentés avec ses pièces montées que loue le Tout-New York, on comprend mieux le schéma mental de Laila Gohar. Elle n’est pas de celles qui affectionnent la mode pour les vêtements, l’art pour les œuvres, la réalité pour l’épiderme de ses évidences. Plutôt du genre à se balancer sur le fil ténu entre les mondes qu’elle effleure du bout de ses doigts affûtés comme des baguettes magiques, pour y trouver son propre équilibre. C’est ainsi que cette chef hybride a créé un métier, celui d’artiste culinaire, à la croisée de l’art et la cuisine, donc, et qui consiste à : « Employer la nourriture comme un médium plutôt qu’une finalité. Monter des installations culinaires qui permettent de faire exister la nourriture aussi dans des lieux où on n’en retrouve pas d’accoutumée. Des galeries, des musées, des boutiques et des défilés de mode par exemple », explique-t-elle.

Lailacooks
Forte d’une opiniâtreté qu’on lui devine d’emblée, Laila Gohar se souvient s’être « mise à cuisiner, la nuit, pour ma sœur et moi, simplement parce que je n’aimais pas la nourriture qu’on nous préparait à la maison. J’ai le (mauvais) souvenir des ragoûts de haricots verts ou de petits pois, de la kafta aussi. » Marinant donc dans la lassitude des plats que les enfants portent en horreur, « avec ma sœur Nadia, on s’est donné deux pseudonymes : Lailacooks pour moi qui faisait la cuisine et Nadiacleans pour elle qui mettait de l’ordre après moi. Voilà ce qui explique mon nom (lailacooks) sur Instagram ! » poursuit-elle. Si les fourneaux des Gohar souffraient d’insomnie au gré des expérimentations culinaires du père, « un excellent cuistot » et de sa fille, dont « un pâté de poisson aux fraises et un poulet teryaki, mes deux recettes de prédilection », la future chef avoue que « faire métier dans la cuisine ne faisait pas partie des codes en Égypte. J’ai donc évacué l’idée pour me lancer dans l’art et les relations internationales à l’Université de Miami ».


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Un rêve américain
« Sans que je ne m’en rende compte, la cuisine régnait dans ma vie en toile de fond. J’aimais à recevoir des amis à dîner, leur faire à manger. Je crois que je tiens ça de ma culture orientale », raconte Gohar. Un jour, un ami lui propose de préparer un brunch pour la compagnie Facebook et bien que, dit-elle, « je ne me sentais pas du tout capable de faire cela à 200 personnes, surtout pour une entreprise de ce calibre », elle se plie au défi comme on se lance dans le vide, avec son tablier pour seul parachute. De suite, son nom se met à circuler dans la Grande Pomme. « Contrairement aux préconçus, New York bénéficie encore de cette idée du rêve américain, dans la mesure où tout est possible quand les choses se font avec talent et professionnalisme », relève-t-elle. Et de rajouter : « C’est grâce au bouche-à-oreille que tout s’est fait organiquement, si bien que j’ai du mal à mettre le doigt sur le début de ma carrière. »


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Sur sa planche de travail, aujourd’hui un studio qui emploie 5 personnes de disciplines diverses, Laila Gohar émince les standards qui dictent une cuisine figée et uniquement rivée sur les palais, fait fusionner la gastronomie et l’art, tisse des passerelles secrètes entre les musées et les fourneaux, mélange ce qui se donne à voir et ce qui se plaît à déguster en s’improvisant artiste culinaire, à travers des installations entièrement consommables qu’elle assaisonne d’une créativité débordante. À propos de cette recette personnelle dont elle a érigé une profession, l’Égyptienne, du haut de ses 29 ans, confie : « J’ai toujours accordé beaucoup d’importance à la présentation de mes plats qui, à mon avis, est tout aussi essentielle que ce qui se trouve dans nos assiettes. Mais lorsque je dis présentation, je ne pense pas au sens traditionnel du terme, plutôt à la manière dont on interagit avec un aliment, un peu comme on le ferait avec un tableau ou une sculpture. » Et de nuancer : « Cela dit, même s’il ne s’agit pas uniquement de manger, dans chacune de mes installations, je ne néglige jamais les saveurs à la faveur de l’esthétique. Au contraire, le visuel se met au service des choses que je manipule. »

Avec ses sculptures en beurre ou chocolat qu’on dirait échappées d’un atelier de Rodin, ses marshmallows qu’on confondrait avec des nuages, son pain qui s’érige comme des créatures cousines aux silhouettes de Picasso, régalant à parité les rétines et les estomacs, les œuvres de Laila Gohar, dont la matière première a d’ordinaire l’unique fonction de nourrir, séduisent une base bétonnée de clients comme Comme des Garçons, le Salone Del Mobile, le Vogue Met Ball, LVMH, le New York Times ou Instagram. « En fait, j’ai surtout envie que les gens retrouvent leurs yeux d’enfant face à mes installations. C’est pourquoi, aussi, je ne suis pas tournée sur la nourriture intimidante ou trop sophistiquée. Je pense qu’un repas est la chose la plus démocratique, supposée rapprocher les gens et les mondes », conclut-elle. En définitive, quand la majorité des chefs de ce monde partent à la conquête des étoiles Michelin, Laila Gohar a déjà trouvé les siennes. Semées dans le regard et les bedons de ceux qui côtoient et goûtent à ce qu’elle crée...



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