70 000 femmes ont participé samedi à Séoul à la manifestation contre les caméras-espion, selon les organisateurs. Photo Ed JONES. AFP
La Corée du Sud est en train de vivre l’une des plus importantes mobilisations féministes de l’histoire du pays. Une foule record de 70 000 femmes a défilé samedi dernier dans les rues de Séoul lors d’une nouvelle manifestation pour contraindre le gouvernement sud-coréen à prendre des mesures draconiennes pour sanctionner davantage la « pornographie par caméra-espion ». Ces rassemblements mensuels ont commencé début mai, et à chaque manifestation les femmes sont de plus en plus nombreuses à prendre la rue pour montrer leur colère.
Les manifestantes dénoncent un phénomène qui a pris une ampleur considérable en Corée du Sud et nommé « molka ». Ce mot désigne des vidéos de femmes partiellement ou entièrement nues, tournées à leur insu dans divers lieux publics, les toilettes, à l’école, les vestiaires, dans les transports publics. Elles sont ensuite regardées sur des sites en ligne par un grand nombre de Sud-Coréens. Dans le cortège des manifestations, les femmes brandissent des banderoles sur lesquelles on peut lire « Ma vie n’est pas une porno » ou encore « Nous ne pouvons plus vivre comme ça », symbole de leur révolte et exaspération. Elles attendent une position ferme et sans concessions de la part du gouvernement punissant à la fois les responsables et les utilisateurs de ces caméras-espion.
L’un des pays les plus patriarcaux
Quotidiennement, les médias sud-coréens annoncent l’arrestation d’hommes pris sur le fait en train de filmer secrètement des femmes dans leur intimité. Ce sont le plus souvent des hommes avec des postes à responsabilités : des professeurs, pasteurs, médecins, policiers et même un juge. Ils sont essentiellement condamnés par la justice sud-coréenne à des amendements ou, fait plus rare, à des peines de prison avec sursis. Le gouvernement a aussi embauché des équipes entièrement féminines de « chasseuses de caméras cachées » qui s’assurent d’enlever les caméras d’une partie des lieux publics.
Mais pourtant, selon les organisations féministes, les efforts du gouvernement restent insuffisants et ne parviennent pas à endiguer le phénomène des caméras-espion. En effet, les manifestantes n’obtiennent quasiment aucune satisfaction à leurs doléances, alors qu’elles requièrent notamment, depuis des mois, des peines plus dissuasives que des amendes ou du sursis pour empêcher tout risque de récidive et décourager d’autres hommes de prendre leurs places dans ce « marché » très fructueux de la pornographie cachée. En outre, la police et la justice ne font pas preuve d’une efficacité redoutable pour ce genre d’affaire : en 2017, sur 5 437 suspects arrêtés 119 ont été accusés et ont fait face à la justice, selon les statistiques de la police. Seulement 2,6 % des hommes soupçonnés ont été arrêtés entre 2012 et 2017, soit environ 540 personnes sur plus de 20 900 suspects.
L’un des principaux obstacles à la disparition totale du « molka » est sans doute dû au fait que la Corée du Sud est l’un des pays patriarcaux d’Asie, en raison de la forte présence de la morale confucianiste, qui préconise, entre autres, que les femmes restent au foyer pour fonder une famille. Pour preuve, l’engagement des femmes n’est pas reconnu comme une réelle force civile. La plupart des manifestantes masquent leur identité avec des chapeaux, lunettes ou encore masques chirurgicaux par crainte de subir des représailles ou d’être harcelées sur internet, cet engagement civil n’est donc pas communément accepté par la société sud-coréenne et peut aller jusqu’à constituer un danger physique ou moral pour ces femmes. La Corée du Sud, quatrième économie d’Asie, est depuis longtemps en queue de peloton des pays de l’OCDE en matière de droits des femmes. Les Sud-Coréennes touchent en moyenne 63,3 % du salaire des hommes. Les femmes représentent 11 % des cadres de la haute fonction publique et 2,1 % des membres des conseils d’administration.
Cette société au sein de laquelle les femmes doivent choisir entre se marier ou travailler, où une femme est assassinée par un partenaire intime tous les trois jours, est tiraillée entre un féminisme grandissant et une misogynie profondément ancrée dans les mœurs. Cette situation rend difficiles à la fois la reconnaissance de cette mobilisation féministe et la disparition des caméras-espion.


Décidément, comme le dit le dicton libanais: 3ich ktir betchouf ktir!
12 h 37, le 10 août 2018