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Moyen Orient et Monde

Le Maroc, royaume de plus en plus à deux visages

Islam

Une polémique sur la tenue des femmes enflamme la toile.

Amine BADAD | OLJ
30/07/2018

« Je peux savoir en quoi ça rend viril de forcer sa femme à porter tel ou tel vêtement ? » publie une internaute marocaine sur les réseaux sociaux, en réaction aux messages demandant aux hommes d’habiller leurs femmes et leurs filles. Depuis deux semaines, la toile se déchire au Maroc autour du hashtag #KounRajel, littéralement Sois un homme.

Tout a commencé quand la page Facebook d’une campagne pour l’instauration d’une vraie banque islamique au Maroc publie le 9 juillet « Sois un homme et ne laisse pas tes femmes et tes filles sortir dans des vêtements serrés. » Fort de milliers de followers, le message n’a pas tardé à inonder la toile. Dans sa campagne de sensibilisation à l’égard des hommes, l’administrateur écrit : « Aidez-nous avec beaucoup de partages, de publications, de commentaires et de likes. » Souvent associés à des versets coraniques, certains messages font appel « à la beauté » du vêtement pieux, photo de niqab à l’appui, ou à l’indécence de la « nudité ». Cette campagne rappelle celle qui avait animé la toile algérienne en mai 2015, autour de l’injonction « Sois un homme et ne laisse pas ta femme/ tes filles sortir sans tenue légale », que les réseaux sociaux n’ont pas tardé à surnommer « Sois un homme et voile ta femme. »

Au bout de quelques jours, une vague d’indignation a émergé de l’ensemble de la société marocaine, à l’image du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI) qui a répliqué par le message suivant : « Luttons contre l’injonction patriarcale, l’obscurantisme, sois une femme libre, libre de porter un maillot/bikini ou pas. » Certaines Marocaines ont publié en réponse des photos d’elles en bikini, symbolisant le droit à disposer de leur corps, accompagné du slogan « Sois une femme libre. »
 « Sois un homme et arrête d’être effrayé par le corps d’une femme ! » pouvait-on notamment lire sur les réseaux sociaux. La campagne a été taxée de « machiste », de « misogyne » ou d’ « obscurantiste » par la tweetosphère. Même le médiatique Abou Hafs, Mohammad Abdelwahab Rafiqi de son vrai nom, pourtant salafiste repenti, a pris position contre les instigateurs du slogan.

Majorité timide
Le royaume chérifien a toujours mis en avant l’image d’un islam tolérant, pour un pays pourtant conservateur où le roi demeure le commandeur des croyants. De Aïn Diab à Mehdia (des plages marocaines très populaires), il n’est pas étonnant de croiser des femmes aussi bien en burkinis improvisés qu’en bikinis. La polémique lève cependant une nouvelle fois le voile sur la réalité d’un Maroc à deux visages, où les femmes ne sont pas libres de s’habiller comme elles le souhaitent dans les milieux conservateurs.

Récemment, en plein mois de ramadan, deux personnes ont été tabassés parce qu’elles étaient suspectées de casser leur jeûne et d’avoir des relations sexuelles. En août 2017, une jeune femme souffrant de troubles mentaux avait été agressée sexuellement par plusieurs individus. Ces exemples sont loin d’être des événements isolés. Attouchement, violences physique ou morale, les endroits publics particulièrement les bus sont les lieux où les femmes sont les plus exposées.

D’après le Haut-Commissariat au Plan – un organe d’État –, 40,6 % des 18-64 ans issues des milieux urbains auraient, au moins une fois, été violentées. Dans une enquête publiée en 2017 par l’ONU Femme, « plus de 60 % des hommes interrogés estiment qu’une femme dans un lieu public la nuit désire se faire harceler ». 72 % d´entre eux et, étrangement, 78 % des Marocaines interrogées trouvent « normale qu’une femme habillée de manière provocante se fasse harceler ».
La ministre de la Famille, de la Solidarité, de l’Égalité et du Développement social, Bassima Hakkaoui, s’était félicitée, début 2018, de la promulgation de la loi 103.13, visant à renforcer la protection des femmes contre toutes formes de violences. Le texte est pourtant qualifié de « coquille vide » par Saïda Drissi Amrany, présidente de l’Association démocratique des femmes du Maroc.
Dans son sillage, plusieurs organismes ont listé les lacunes de la loi 103.13, particulièrement sur le viol conjugal et les violences psychologiques. La majorité est timide devant ce débat. La large coalition parlementaire de 6 partis aux 240 sièges, négociée après 5 mois de blocage, ne semble pas vouloir prendre le risque de se mettre à dos une partie de l’électorat conservateur.

Et pourtant : si les autorités ne font rien, le Maroc risque fortement de finir comme l’Égypte et la Turquie, hier havres de modération et de laïcité, aujourd’hui noyées dans un islam de plus en plus rigoriste.

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