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Moyen Orient et Monde

« Je n’ai jamais rencontré d’Afghan chrétien de ma vie »

Reportage En Afghanistan, la dernière église catholique du pays donne, chaque dimanche, la seule et unique messe du pays. Construite en 1960, la chapelle n’a jamais failli. L’invasion soviétique, la guerre des moudjahidine et le régime islamique des talibans ne sont jamais venus à bout de la mission. Aujourd’hui, la menace terroriste réduit grandement le nombre de fidèles, mais six sœurs et un prêtre continuent d’officier sous le signe de la Providence.
21/07/2018

Une voiture zigzague dans les grandes allées froides et bétonnées de la zone verte de Kaboul. Elle s’arrête devant une petite porte d’un des innombrables murs de protection. Des sœurs chrétiennes sortent du véhicule, toquent à la porte de l’ambassade italienne, puis entrent en toute discrétion. Le soleil est couchant derrière les montagnes afghanes. En ce dimanche après-midi, elles vont assister à la seule et unique messe d’Afghanistan. Chaque jour du Seigneur, c’est l’ambassade d’Italie qui, sur invitation, étroitement surveillée et étudiée, accueille en son sein les rares fidèles des ambassades alentour.
Depuis la dégradation sécuritaire du pays, la circulation du personnel étranger diplomatique a été considérablement restreinte. Le 31 mai 2017, un camion-citerne se faisait exploser à une des entrées du quartier des ambassades. La tonne et demie d’explosif soufflait alors les permanences diplomatiques allemande et indienne, tuant au passage 150 civils afghans et creusant un cratère de 7 mètres. « À cause de l’insécurité ambiante, les ambassades ne laissent plus venir les fidèles comme avant » , glisse sœur Thérèse*, venue du Mozambique. En tout, elles sont six à officier chaque dimanche avec le prêtre italien Giovanni Scalese. « Nous sommes les seules en Afghanistan », rappelle sœur Églantine. Sur les six, trois sont originaires d’Inde, les autres viennent du Rwanda, du Mozambique et des Philippines. Chacune appartient à une congrégation différente des autres. Pour ces sœurs, Kaboul n’a jamais été un choix, mais un devoir à la fois spirituel et humanitaire.


(Lire aussi : Cinquième année de hausse des « persécutions » antichrétiennes dans le monde)


Hosties et silence
Après avoir franchi pas moins de sept portes et quelques fouilles, l’enceinte de l’ambassade italienne s’offre enfin au six croyantes. De grands pins donnent sur un petit bâtiment blanc agrémenté d’une croix et quelques fenêtres en forme de meurtrières. À 17h30, heure du début de la prière, seuls neufs fidèles ont fait le déplacement. Ils sont américain, portugais, philippin, ou encore carabinieri de l’ambassade. Une odeur d’encens flotte dans la salle. Un long tapis afghan mène jusqu’au pupitre. Les murs blancs sont ornés de fresques faisant référence à Jésus. Des portraits de sœurs et de prêtres comblent le vide humain de l’église. « Les ambassades ne laissent plus les fidèles venir comme avant. Avant, nous faisions le plein, mais les soucis sécuritaires de Kaboul ont empiré et il n’y a plus que 15 à 20 fidèles par dimanche, hors périodes de vacances », admet sœur Thérèse. Sous son voile à carreaux colorés, la jeune femme s’en va rejoindre ses homologues. Des bibles dorées sont disposées sur chaque coin de prie-Dieu. Le père Sébastien, remplaçant éphémère de son collègue italien, ouvre la prière universelle en anglais avec un fort accent indien. L’homme vient du Kerala, région du Sud-Ouest de l’Inde, connu pour sa mixité et sa paix religieuse. Quand il ne dépanne pas à la chapelle, Sébastien donne des cours de comptabilité dans une université de Kaboul.
En chasuble jaune et blanc, il ouvre sur : « Nous sommes loin de nos familles, mais nous en avons une nouvelle : l’Afghanistan. » Le père Sébastien rappelle que le bon se puise en chaque être humain, « même chez les talibans » . Des volontaires sont appelés au pupitre pour chanter quelques paroles saintes. En fin de séance, la distribution des hosties se fait dans le silence.
« Ici, nous n’échangeons pas avec les fidèles. C’est seulement un lieu de prière et on ne parle pas de nos problèmes personnels ou politiques. Nous remercions Dieu d’être en sécurité plus que tout », admet sœur Églantine.


Providence

Les six sœurs s’occupent pendant la semaine d’une école pour enfants afghans handicapés mentaux, seule institution de la capitale. « On ne dit pas qu’on est des chrétiennes. On s’habille en civil, et on ne montre pas de signe de notre religion. Nous officions dans cette école en tant qu’humanitaires. On ne parle jamais de Jésus, mais nous partageons l’amour de Dieu à travers notre initiative humanitaire », avoue-t-elle. Églantine n’avait pas pour vocation de choisir l’Afghanistan pour exercer sa foi. Sa congrégation l’a simplement choisie. « J’étais surprise, mais je n’avais pas peur. Si nous vivons dans un quartier sécurisé ? Ça, seul Dieu le sait », dit-elle. Vivre et s’afficher comme chrétienne, tout en contribuant à des œuvres de charité ou mener des prières, peut exposer à des attaques terroristes. Le 20 mai 2017, l’ONG suédoise chrétienne Operation Mercy était ciblée en plein Kaboul par des hommes armés. « Si on me demande ma religion, je réponds simplement qu’il n’y a qu’un seul dieu », assure la sœur, le sourire aux lèvres, une petite cicatrice au front en forme de croix. « C’est difficile de respecter pleinement nos coutumes et de se dire que nos rares fidèles ne sont que de passage pour de courtes durées », explique une des sœurs. Un convoi les attend à la sortie de l’ambassade italienne. Le soleil est passé derrière les montagnes du Khorassan. Des soldats afghans armés de kalachnikov patrouillent devant un portrait du commandant Massoud. « Dieu est partout où nous pouvons prier », lance-t-elle avant de claquer sa portière.
*Les prénoms des sœurs ont été modifiés à leur demande.


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Wlek Sanferlou

Dans une de mes vies passées j'avais rencontrer des soeurs de mère Theresa! Impressionnantes de simplicité,d'intelligence, de volonté inébranlable de servir à tout prix! Que Dieu les protège, et ouvre les yeux de ceux qui les menacent!!!

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