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Culture

Ce sculpteur dans une tente bédouine qui obsède tant Saïd Baalbaki

Cimaises

L’artiste expose à la galerie Agial le résultat de 4 ans de recherches et d’obsession autour de la figure de Jussuf Abbo (1888-1953).

16/07/2018

« La première fois que je suis tombé sur le travail de Jussuf Abbo, c’était en 2014 dans une vente aux enchères à Leipzig. Trois de ses gravures m’ont littéralement sauté aux yeux. Je me suis empressé de les acheter. Je tenais enfin quelque chose de concret de cet artiste dont j’avais entendu parler, des années plus tôt, par Marwan Kassab-Bachi, un peu comme d’une figure légendaire », raconte le peintre Saïd Baalbaki. 

« À partir de là, je me suis mis en quête de tout ce qui pouvait constituer une trace de ce personnage pour essayer de reconstituer son parcours, poursuit-il. D’où était-il vraiment originaire ? Comment avait-il débarqué en Allemagne ? Chez qui avait-il vécu? Où avait-il étudié ? Qui étaient ses contemporains ? C’était devenu une obsession. Je me suis mis à creuser la moindre piste pouvant me mener à lui. » Ainsi, en fouillant dans les archives de son université à Berlin (Universität der Künste-UdK), Baalbaki découvre que Jussuf Abbo (né en 1888 et décédé en 1953) y avait aussi été étudiant, près d’un siècle plus tôt, en 1913. Il retrouve également son signalement dans le Cahier d’art de Will Grohmann, fameux critique et historien allemand qui évoque, parmi les artistes et intellectuels de la scène bohémienne berlinoise des années 20, « ce sculpteur et céramiste syrien au style lyrique ». Il tombe dans un musée en Grande-Bretagne sur un buste qu’il a réalisé de George Lansbury, l’un des leaders du Parti travailliste. Et puis un jour, il découvre un catalogue d’exposition, datant de 1921, d’une célèbre galerie de Hanovre qui le mènera jusqu’à l’acquisition d’une sculpture en bronze et de quelques œuvres sur papier signées Abbo…

 « Des pièces qui, par la finesse de leurs lignes et leur tracé, témoignent de la délicatesse et de la sensibilité de ce peintre et sculpteur », soutient Baalbaki en pointant du doigt un couple en bronze aux corps amoureusement enchevêtrés placé sous vitrine au centre de l’exposition à la galerie Agial. 

Constituée d’une cinquantaine d’œuvres, photos et documents d’archives, cette exposition narrative occupe l’espace de la galerie de la rue Abdel-Aziz jusqu’au 18 juillet. Conçue et scénographiée par « le Baalbaki de Berlin », elle présente le résultat de ses quatre ans de recherches sur cet homme qui a suivi, un siècle plus tôt, la même trajectoire que lui, du Proche-Orient vers l’Allemagne. Une importante figure artistique disparue dans les méandres de la Seconde Guerre mondiale et dont l’artiste libanais s’est donné pour mission de sauvegarder la mémoire.

Ainsi, prenant le contre-pied de la tendance artistique actuelle à fictionaliser la réalité et les faits historiques, Saïd Baalbaki a choisi, lui, de s’emparer de la véritable histoire de ce sculpteur berlinois au destin fracassé par le nazisme, pour en nettoyer les scories et en corriger les erreurs. Notamment celles concernant les multiples identités qui lui ont été accolées. 

                Juif, Palestinien, Berlinois, Égyptien… 

Né en 1888 au sein d’une famille d’agriculteurs juifs à Saffad, bourgade palestinienne qui était, à l’époque, annexée à la wilayat de Beyrouth – elle-même faisant partie du territoire de la Grande Syrie, alors sous domination ottomane –, Jussuf Abbo était arrivé à Berlin avec un passeport de ressortissant de l’Empire ottoman en 1911. Cette complexité territoriale de son lieu de naissance lui vaudra d’être présenté alternativement en tant que Syrien, Turc ou juif de Palestine. Et c’est muni d’un faux passeport égyptien qu’il fuira le régime nazi en Allemagne, le 20 septembre 1935, avec sa femme enceinte et s’installera à Londres. Mais dans la capitale britannique, son statut d’« artiste berlinois » lui fermera les portes des expositions. Pour survivre, il sera obligé de travailler dans la rue et sur les chantiers de construction… 

L’intérêt de cette exposition, non commerciale, réside dans le questionnement qu’elle induit autour de la notion d’appartenance territoriale d’un artiste. Syrien, Palestinien, Turc, juif, Berlinois, peut importaient les classifications identitaires qui ont été accolées à Jussuf Abbo. Même si quelque chose le rendait singulier : cette tente bédouine qu’il avait dressée dans son atelier berlinois, et sous laquelle il dormait… D’où le titre de l’exposition. Il reste qu’au-delà de tout, ce qui intéressait viscéralement ce peintre et sculpteur, c’était l’art et le corps de la femme, qu’il a beaucoup représenté. À partir du moment où il n’a plus pu s’adonner à son art, son identité s’est effondrée… 

Et Saïd Baalbaki de conclure : « Pour reprendre les mots du philosophe Martin Buber, “je crois que toute vie véritable est rencontre” ; ma rencontre avec l’œuvre de Jussuf Abbo avait, sans doute, pour objectif d’explorer l’histoire de cette région en redonnant vie à cette vie qui a existé. Le fait de dépouiller cette figure de ses étiquettes identitaires, sans pour autant transformer son existence en fiction, m’a donné la possibilité de comprendre que l’artiste vit dans son œuvre. Et survit à travers elle… »
 
« Jussuf Abbo (1888-1953). Le sculpteur dans une tente bédouine. » Jusqu’au 18 juillet à la galerie Agial, Hamra.

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