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Culture

Yazan Halwani plante son « Arbre de la mémoire » au cœur de Beyrouth

Art urbain

Avec son « Arbre de la mémoire », Yazan Halwani met en terre les victimes de la grande famine au Liban.

04/07/2018

Il se dresse, solitaire, au milieu d’une place bétonnée sur la rue de Damas qui mène de Sodeco au Musée national, à Beyrouth. C’est un arbre pas comme les autres. Sa taille et sa forme ressemblent un peu à ceux qui l’entourent, mais son gros tronc noir et ses branches blondes qui s’envolent comme une chevelure flamboyante et folle attirent tout de suite le regard des passants. À y regarder de plus près, l’on se rend compte que le feuillage est constitué de lettres arabes en métal doré. L’œuvre d’un artiste, très doué, à ne pas en douter.

Sur le socle de cette sculpture vivante, une plaque où l’on peut lire un texte en trois langues signé par Yazan Halwani. Le graffiti artist – auteur de nombreuses et illustres fresques à Beyrouth (comme à l’étranger) dans son style bien particulier mêlant calligraphie arabe, géométrie orientale et portraits (dont ceux des chanteuses Sabah et Feyrouz, du poète et écrivain Mahmoud Darwiche et de l’homme sans abri nommé Ali Abdallah, et dernièrement les personnages Tarek et May du film West Beirut de Ziad Doueiry) – plante ici un arbre chargé de symboles. Une œuvre que l’artiste présente comme « la tombe symbolique des victimes de la grande famine du Liban (1915-1918), qui a causé la mort et l’exode de plus de la moitié de la population de Beyrouth et du Mont-Liban », peut-on lire dans la démarche de l’artiste. Cet événement, comme tant d’autres, n’a pas eu de monument commémoratif au cours du siècle dernier. 

« 100 ans plus tard, les arbres sont les seuls “êtres” encore vivants capables de témoigner des supplices de la famine », poursuit le texte. « L’arbre de la mémoire » porte en lui la mémoire de ce peuple. Ses feuilles sont constituées d’extraits d’œuvres écrites par plusieurs contemporains de la grande famine comme Gibran Khalil Gibran, Toufic Youssef Awad et Anbara Salam el-Khalil, ainsi que tant d’autres.

On dit que les Libanais souffrent d’amnésie collective et que Beyrouth peine à se remémorer son passé brutal. On dit aussi que ceux qui ne peuvent se souvenir du passé sont condamnés à le répéter.

Pour conclure, une citation de Gibran Khalil Gibran est gravée en dessous : « Ils sont morts parce qu’ils n’ont pas oppressé les oppresseurs, ils sont morts parce qu’ils ont été les fleurs piétinées et non pas les pieds qui écrasent. » (1917)

Yazan Halwani, non disponible pour un commentaire, signe ici une œuvre chargée de sens. Un peuple qui ne connaît pas son passé, ses origines et sa culture ressemble à un arbre sans racines, semble crier haut et fort cet arbre de la mémoire. Espérons qu’il portera ses fruits.

Il convient de signaler que l’« arbre de la famine », a été réalisé sur une idée de l’historien Christian Taoutel (chef du département d’Histoire à la Faculté des lettres et des Sciences Humaines de l’Université Saint Joseph de Beyrouth) et de l’écrivain Ramzy Salamé, avec le soutien du Recteur de l’USJ, P Salim Daccache, de la Banque Centrale du Liban et du gouverneur de la Ville de Beyrouth Ziad Chebib. L’artiste Yazan Halwani a été choisi parmi d’autres pour exécuter l’œuvre. « Le choix de l’arbre était pour planter un arbre de plus dans la ville de Beyrouth, tout en rappelant que c’est un olivier comme ceux qui ont vu mourir de faim les libanais entre 1915-1918. Chaque branche porte des écrits des Peres jésuites ainsi que d’autres écrivains libanais, qui ont vécu ce drame », signale Christian Taoutel, par ailleurs co-auteur avec Pierre Wittouck de l’ouvrage « Le peuple libanais dans la tourmente de la Grande Guerre, 1914-1918 », (Presses de l’Université Saint-Joseph).

« Cette famine a causé la mort de 200 000 personnes, c’est-à-dire environ le tiers de la population du Mont-Liban, une population très majoritairement chrétienne, morte de faim ou d’épidémies comme le typhus, le choléra, la variole ou la fièvre typhoïde entre 1914 et 1918 », ajoute l’historien. Et de préciser : « Les morts ont été provoquées par la conjonction de plusieurs facteurs : le blocus maritime imposé par la flotte anglaise en Méditerranée, l’embargo du Mont-Liban décidé par Jamal Pacha pour toutes les denrées alimentaires, la fameuse invasion de sauterelles qui détruisit toutes les récoltes à partir d’avril 1915, les conditions d’hygiène et de santé désastreuses, la corruption et la dégradation administrative de l’Etat, l’emmagasinage de denrées pratiqué par certains commerçants et la pratique abusive de l’usure ».



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Le Faucon Pèlerin

Un seul nom que je retiens dans ma mémoire : Gergi Youssef Khabsa, mort à 16 ans de la peste en 1916. Il était le fils de Youssef Khabsa et de Halloun Moussi Bouez à Sarba (Kesrouan). Merci à Yazan Halwani.

Chahrouri Fadi

Il etait temps. Merci et bravo.

Abou Diwan Nasr

Cher Yazan
Merci pour cet arbre du souvenirs c’est une flemme à la mémoire de centaines de milliers de morts affamés par les Turques.
Pour des raisons confessionnelles il ne faut pas attaquer la Turquie ni pour ce blocus meurtrier qui a décime la moitier de la population Libanaise ni pour le genocide Arménien. Quelle honte d’autant plus que les turques de nos jours n’ont rien à faire avec ce passé meurtrier.
Il faudra que toutes les universités qui enseignent l’histoire encourages les étudiants à traiter dans leurs thèses cette période en long et en large pour que les martirs du Liban restent dans nos mémoires

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