L'impression de Fifi ABOU DIB

Ni sandales ni bobs

28/06/2018

La saison est ouverte et les valises bouclées. L’été, on se déplace, on migre, on transhume, on « estive ». « Vous partez? » La question suit directement la conversation météo, quand on n’a rien à se dire. Ne pas partir, c’est déjà appartenir à la lie, ce résidu immobile qui se dépose au fond d’une coupe où tout pétille. Mais il faut bien que quelqu’un reste, que quelqu’un continue à travailler, rentrer chez soi le soir, se rafraîchir, s’affaler et ne penser à rien, ou se promener à pied dans sa propre ville engluée de chaleur moite et de nouveaux-venus, prendre un verre au bar, entendre des langues étrangères et se dire que tout ne va pas si mal puisqu’il s’en est trouvé qui ont eu envie de venir, franchir la bouffée de miasmes à la sortie de l’aéroport et mélanger leur folie à la nôtre.

Les rêves d’ailleurs, on les laissera aux imprudents qui ne se doutent ni de la cohue des salles d’embarquement de juillet à septembre, ni de l’hystérie des files de fouille aux frontières délimitées par les scanners, au seuil des zones franches empestant le parfum commercial.

Partir, à force, on en est revenu. Bien sûr, vous aimeriez tant voir Syracuse avant que votre jeunesse s’use, comme le chante si joliment Henri Salvador. Mais ne vous avisez pas d’y aller l’été. Car le soleil et la mer bleue sont les pires auspices pour murmurer à l’oreille de Dionysos, tant ils attirent de cheptels humains débraillés et de gamins braillards. C’est fou comme les enfants en vacances se transforment en bombes sonores, pour peu qu’ils aient soif, faim, ou sommeil, ou chaud, ou mal aux pieds.

« Dans Venise la rouge/pas un bateau qui bouge/ pas un pêcheur dans l’eau/pas un falot »… Existe-t-il plus belle évocation de la tranquillité ? Heureux Musset qui n’a pas connu « Rhapsody of the seas », un de ces Léviathans au nom crapuleux, 297m, 2 435 passagers et autant de déchets à la minute et par tête, dont l’apparition à elle seule barre la lagune et éteint la lune. Il est loin le temps où Barbara balbutiait « Paris est désert en ce mois d’août (doux?) ».

Paris n’est plus jamais désert, et mieux vaut dépasser le mètre-virgule-quatre-vingts pour visiter une exposition. Et si par chance vous vous trouvez bien placé devant une œuvre, oubliez la contemplation, d’autres attendent, surtout les guides qui, armés de parapluies ou de petits drapeaux menaçants, ânonnent à leurs groupes ébaudis, dans un anglais approximatif, les poncifs des catalogues. Vous me direz, comme Pellerin dans l’Éducation sentimentale : « Laissez-moi tranquille avec votre hideuse réalité ! Qu’est-ce que cela veut dire, la réalité? Les uns voient noir, d’autres bleu, la multitude voit bête. »

Pour ma part, je resterai à Beyrouth, voir bête, tant qu’à faire, la mer impraticable et les routes encore moins, la hideuse mais familière réalité dont ne me consolera pas ma montagne de plus en plus envahie de villas adipeuses, emplâtrées de chantilly. La beauté est fragile, c’est sa nature. Les paysages se transforment, mais ils sont désormais documentés par des milliards de photos qui montreront plus tard comment ils étaient avant. Trop maladroites, trop narcissiques ou trop filtrées, ces photos resteront cependant muettes. Rien ne vaut la littérature pour préserver l’émotion des lieux livrés à l’invasion des sandales et des bobs. Partez, je lirai.

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Antoine Sabbagha

On « estive » un mot qui perd sa valeur avec la montagne qui se colle avec sa chaleur à la mer avec des sandales lourds qu 'on ne quitte plus .

Soeur Yvette

Merci merci Me Fifi personne ne decrit et ecrit le francais comme vous...unique...Tyle unique ...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

POETESSE DANS L,AME ET DANS LE STYLE ! JE LE REDIS ET LE CONFIRME TOUT AUSSI !

Georges MELKI

Mais Mlle Abou Dib, on peut "estiver", comme vous dites, et continuer à travailler! Après tout, on peut se déplacer aussi "facilement" entre Faytroun(p.ex.) et Beyrouth qu'entre Jounieh et Beyrouth...Les embouteillages et la pagaille sont partout les mêmes!

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