Ces initiatives qui changent le monde

Quand les monnaies ultralocales renouvellent les habitudes de consommation

Société
Catherine GALLOWAY | Sparknews
16/06/2018

Alors qu’il règle sa boisson dans un bar parisien avec une monnaie qu’il vient de lancer quelques jours auparavant, Lucas Rochette-Berlon, un étudiant en économie âgé de 20 ans, semble étonnamment détendu.
Est-il donc si facile d’inventer un tout nouveau système monétaire, de concevoir et d’imprimer des billets, de convaincre des centaines de petites entreprises et plus largement les Parisiens eux-mêmes de l’adopter ? « C’est assez difficile, reconnaît-il avec un sourire, mais pas impossible. »
Cette nouvelle monnaie s’appelle « la pêche », en référence à un jardin historique de pêchers à Paris. Avec son slogan « Penser global et agir local », la devise joue aussi avec l’expression française « avoir la pêche », qui signifie avoir beaucoup d’énergie et d’enthousiasme.
Même s’il admet qu’il n’a pas beaucoup dormi au cours de ces deux dernières années, pendant que son organisation, Une Monnaie pour Paris, prenait de l’ampleur, Lucas Rochette-Berlon est toujours aussi enthousiasmé par son projet. Selon lui, cette monnaie entend s’attaquer en même temps aux inégalités sociales, économiques, environnementales et démocratiques.
La pêche a été lancée à Paris le 12 mai dernier, après une première tentative réussie et toujours en cours en banlieue parisienne démarrée en 2014. Comme des centaines d’autres monnaies locales qui gagnent de l’influence dans le monde, elle fonctionne en parallèle avec la monnaie officielle nationale sur laquelle elle est indexée. Un euro, dans ce cas, vaut une pêche parisienne, et 100 euros équivalent à 103 pêches. L’acheteur est alors libre d’empocher les trois pêches supplémentaires, de les donner à l’organisation caritative de son choix ou de les remettre dans un pot commun en tant que « pêches de la communauté », qui peuvent ensuite être données à toute personne dans le besoin.
Pour Lucas Rochette-Berlon, même à l’ère numérique du bitcoin et de la blockchain, il est essentiel d’avoir du papier-monnaie que l’on peut toucher et échanger, car « cela permet à ceux qui n’ont pas accès aux banques, tels que les sans-abri ou d’autres groupes défavorisés, de bénéficier du système et de continuer à faire partie de la société ».

Monnaie alternative

Si la pêche continue de se développer, Paris devrait être la première grande capitale à disposer de sa propre monnaie alternative. De l’autre côté de la Manche, à Londres, poumon financier de la Grande-Bretagne, différentes zones ont vu naître des monnaies locales. La première, la livre de Brixton, a été lancée en 2009, un an après le krach financier mondial qui a ébranlé la City. Ce krach avait suscité une méfiance populaire croissante à l’égard des grandes banques, notamment au sein de la génération Y qui commençait à se demander comment et où dépenser son argent.
La livre de Brixton vise à « construire et soutenir la diversité et la résilience dans l’économie locale, à la lumière de la conjoncture économique difficile à Brixton », et à empêcher que « 80 pennies (centimes) de chaque livre locale ne quittent la région ». Plus de 250 entreprises locales du sud de Londres acceptent désormais cette monnaie. Et le fait d’avoir David Bowie, qui a vu le jour à Brixton, au lieu de la reine sur votre billet de 10 livres ajoute la touche cool que tout l’or du monde ne pourrait pas acheter.
Il y a un an, l’est de Londres est entré dans le jeu avec une livre locale entièrement digitale. Il s’agissait du quatrième lancement de la start-up israélienne Colu qui s’occupe avec succès des projets de monnaies communautaires à Tel-Aviv, Haïfa et dans la ville portuaire anglaise de Liverpool. L’entreprise gère près de deux millions de dollars en transactions par mois.
Situé à deux kilomètres à peine des enclaves traditionnelles de la City, Ollie Warne est le premier comptable de Londres à accepter cet argent virtuel aux côtés de la livre sterling. Désormais, plusieurs clients de son entreprise, Cottons, règlent régulièrement avec leur smartphone grâce à l’application Colu. C’est le cas aussi de Hackney Gelato, un fabricant local de crème glacée. « Le fait qu’il faille être une entreprise indépendante pour pouvoir l’utiliser est un argument de vente majeur pour moi », affirme Ollie Warne.

« Superhéros local »
Lorsque vous payez votre comptable, votre coiffeur ou le propriétaire de votre boutique préférée à l’aide de votre portefeuille numérique Colu, un message sur votre téléphone vous félicite d’être un « superhéros local ». En un seul geste, votre achat devient partie intégrante d’un système économique alternatif qui soutient ce que Colu appelle « la nouvelle triple ligne de fond : les gens, les villes et les entreprises ».
En moins de deux ans, Amos Meiri, 33 ans, cofondateur et PDG de Colu, a constaté une révolution de la consommation. « Nous voyons vraiment les gens prendre conscience de leurs habitudes de consommation et du circuit (ou du gaspillage) monétaire dans leur communauté », assure-t-il.
Tous les partisans des monnaies locales soulignent le fait que leurs utilisateurs voient augmenter leur capital financier et social. Que l’on fasse confiance à ses fournisseurs et à ses clients, que l’on  achète de la nourriture locale pour réduire les transports ou que l’on garde les liquidités dans la zone d’échange plutôt que de les voir s’échapper ailleurs, tout concourt à ce qu’on appelle l’effet démultiplicateur local.
Mais revenons à Paris. Lucas Rochette-Berlon colle soigneusement un panneau « On accepte la pêche ici » à la fenêtre du bar et réfléchit à la récente campagne de crowdfunding qui a vu Une  Monnaie pour Paris lever 21 000 euros (24 800 dollars) en un temps record. L’argent permettra à l’organisation d’embaucher son premier employé à temps plein et de fournir des pièces de monnaie  à côté de billets de banque magnifiquement conçus.
Comme le rappelle l’étudiant, sa jeune équipe et lui ont d’abord été ignorés par tous ceux à qui ils présentaient leur projet. Ceux-ci les considéraient comme « une bande d’enfants qui communiquent très bien, mais qui ne font pas grand-chose d’autre ». Cependant, souligne-t-il, savoir communiquer est très important si vous souhaitez qu’une capitale de plus de deux millions d’habitants s’approvisionne localement et modifie radicalement ses habitudes de consommation. Désormais, « la mairie de Paris se presse à notre porte », s’amuse-t-il. Et ce n’est pas un changement anodin.






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APRES AVOIR SEME LE CHAOS POLITIQUE ET ECONOMIQUE ON SEME MAINTENANT LE CHAOS MONETAIRE. OU VA LE MONDE ?

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Catherine GALLOWAY | Sparknews
16/06/2018

Alors qu’il règle sa boisson dans un bar parisien avec une monnaie qu’il vient de lancer quelques jours auparavant, Lucas Rochette-Berlon, un étudiant en économie âgé de 20 ans, semble étonnamment détendu.
Est-il donc si facile d’inventer un tout nouveau système monétaire, de concevoir et d’imprimer des billets, de convaincre des centaines de petites entreprises et plus largement les Parisiens eux-mêmes de l’adopter ? « C’est assez difficile, reconnaît-il avec un sourire, mais pas impossible. »
Cette nouvelle monnaie s’appelle « la pêche », en référence à un jardin historique de pêchers à Paris. Avec son slogan « Penser global et agir local », la devise joue aussi avec l’expression française « avoir la pêche », qui signifie avoir beaucoup d’énergie et d’enthousiasme.
Même s’il admet qu’il n’a pas beaucoup dormi au cours de ces deux dernières années, pendant que son organisation, Une Monnaie pour Paris, prenait de l’ampleur, Lucas Rochette-Berlon est toujours aussi enthousiasmé par son projet. Selon lui, cette monnaie entend s’attaquer en même temps aux inégalités sociales, économiques, environnementales et démocratiques.
La pêche a été lancée à Paris le 12 mai dernier, après une première tentative réussie et toujours en cours en banlieue parisienne démarrée en 2014. Comme des centaines d’autres monnaies locales qui gagnent de l’influence dans le monde, elle fonctionne en parallèle avec la monnaie officielle nationale sur laquelle elle est indexée. Un euro, dans ce cas, vaut une pêche parisienne, et 100 euros équivalent à 103 pêches. L’acheteur est alors libre d’empocher les trois pêches supplémentaires, de les donner à l’organisation caritative de son choix ou de les remettre dans un pot commun en tant que « pêches de la communauté », qui peuvent ensuite être données à toute personne dans le besoin.
Pour Lucas Rochette-Berlon, même à l’ère numérique du bitcoin et de la blockchain, il est essentiel d’avoir du papier-monnaie que l’on peut toucher et échanger, car « cela permet à ceux qui n’ont pas accès aux banques, tels que les sans-abri ou d’autres groupes défavorisés, de bénéficier du système et de continuer à faire partie de la société ».

Monnaie alternative

Si la pêche continue de se développer, Paris devrait être la première grande capitale à disposer de sa propre monnaie alternative. De l’autre côté de la Manche, à Londres, poumon financier de la Grande-Bretagne, différentes zones ont vu naître des monnaies locales. La première, la livre de Brixton, a été lancée en 2009, un an après le krach financier mondial qui a ébranlé la City. Ce krach avait suscité une méfiance populaire croissante à l’égard des grandes banques, notamment au sein de la génération Y qui commençait à se demander comment et où dépenser son argent.
La livre de Brixton vise à « construire et soutenir la diversité et la résilience dans l’économie locale, à la lumière de la conjoncture économique difficile à Brixton », et à empêcher que « 80 pennies (centimes) de chaque livre locale ne quittent la région ». Plus de 250 entreprises locales du sud de Londres acceptent désormais cette monnaie. Et le fait d’avoir David Bowie, qui a vu le jour à Brixton, au lieu de la reine sur votre billet de 10 livres ajoute la touche cool que tout l’or du monde ne pourrait pas acheter.
Il y a un an, l’est de Londres est entré dans le jeu avec une livre locale entièrement digitale. Il s’agissait du quatrième lancement de la start-up israélienne Colu qui s’occupe avec succès des projets de monnaies communautaires à Tel-Aviv, Haïfa et dans la ville portuaire anglaise de Liverpool. L’entreprise gère près de deux millions de dollars en transactions par mois.
Situé à deux kilomètres à peine des enclaves traditionnelles de la City, Ollie Warne est le premier comptable de Londres à accepter cet argent virtuel aux côtés de la livre sterling. Désormais, plusieurs clients de son entreprise, Cottons, règlent régulièrement avec leur smartphone grâce à l’application Colu. C’est le cas aussi de Hackney Gelato, un fabricant local de crème glacée. « Le fait qu’il faille être une entreprise indépendante pour pouvoir l’utiliser est un argument de vente majeur pour moi », affirme Ollie Warne.

« Superhéros local »
Lorsque vous payez votre comptable, votre coiffeur ou le propriétaire de votre boutique préférée à l’aide de votre portefeuille numérique Colu, un message sur votre téléphone vous félicite d’être un « superhéros local ». En un seul geste, votre achat devient partie intégrante d’un système économique alternatif qui soutient ce que Colu appelle « la nouvelle triple ligne de fond : les gens, les villes et les entreprises ».
En moins de deux ans, Amos Meiri, 33 ans, cofondateur et PDG de Colu, a constaté une révolution de la consommation. « Nous voyons vraiment les gens prendre conscience de leurs habitudes de consommation et du circuit (ou du gaspillage) monétaire dans leur communauté », assure-t-il.
Tous les partisans des monnaies locales soulignent le fait que leurs utilisateurs voient augmenter leur capital financier et social. Que l’on fasse confiance à ses fournisseurs et à ses clients, que l’on  achète de la nourriture locale pour réduire les transports ou que l’on garde les liquidités dans la zone d’échange plutôt que de les voir s’échapper ailleurs, tout concourt à ce qu’on appelle l’effet démultiplicateur local.
Mais revenons à Paris. Lucas Rochette-Berlon colle soigneusement un panneau « On accepte la pêche ici » à la fenêtre du bar et réfléchit à la récente campagne de crowdfunding qui a vu Une  Monnaie pour Paris lever 21 000 euros (24 800 dollars) en un temps record. L’argent permettra à l’organisation d’embaucher son premier employé à temps plein et de fournir des pièces de monnaie  à côté de billets de banque magnifiquement conçus.
Comme le rappelle l’étudiant, sa jeune équipe et lui ont d’abord été ignorés par tous ceux à qui ils présentaient leur projet. Ceux-ci les considéraient comme « une bande d’enfants qui communiquent très bien, mais qui ne font pas grand-chose d’autre ». Cependant, souligne-t-il, savoir communiquer est très important si vous souhaitez qu’une capitale de plus de deux millions d’habitants s’approvisionne localement et modifie radicalement ses habitudes de consommation. Désormais, « la mairie de Paris se presse à notre porte », s’amuse-t-il. Et ce n’est pas un changement anodin.






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