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Idées

Le budget des armées, un autre symbole du gaspillage des fonds publics au Liban

Défense
01/06/2018

Quatre ans après la première conférence de Rome, le gouvernement libanais a de nouveau sollicité l’aide d’une quarantaine de pays pour soutenir ses armées lors du sommet intitulé « Le Liban, bâtir la confiance : une sécurité viable pour le pays et la région » qui s’est tenu le 15 mars dans la capitale italienne. Tandis que les ministres de l’Intérieur, de la Défense nationale et des Affaires étrangères ont présenté leurs « plans quinquennaux » pour leurs ministères respectifs, ils ont reçu des promesses d’engagements de l’ordre de plusieurs centaines de millions de dollars pour les cinq à dix ans à venir. La France aurait par exemple ouvert une ligne de crédit de 400 millions d’euros, sans précisions sur la nature de cette aide – entraînements, transferts d’équipements, couverture des frais de gestion, etc.
Malgré les garanties émises par Beyrouth, le volet militaire du budget 2018 voté le 29 du même mois par le Parlement illustre pourtant à nouveau le manque de sérieux lors de l’allocation des fonds publics, l’absence flagrante d’une vision des forces libanaises d’une défense nationale tournée vers l’efficacité, et le non-respect des promesses envers les donateurs militaires traditionnels.
Contrairement aux idées reçues, Beyrouth dépense beaucoup sur sa défense, mais dépense mal ! En comparaison à certains pays dits riches, telle la France qui dépense en moyenne aux alentours de 2 % de son PIB sur sa défense nationale, le Liban a dépensé en moyenne, entre 2001 et 2018, plus ou moins 4,4 % de son PIB sur ses forces armées. Pour autant, ce pourcentage est en constante diminution depuis le début du siècle, alors que les menaces qui pèsent sur le pays du Cèdre ne font que s’aggraver : voisins conquérants, puissants groupes djihadistes à visées territoriales et prolifération régionale en matière cybernétique et balistique. Par exemple, alors que la Syrie s’enflammait en 2011, l’État libanais a réduit son budget militaire de 1,627 milliard de dollars à 1,622 milliard de dollars en 2012, une tendance maintenue en moyenne jusqu’en 2018.

Dépendance
Le volet militaire du budget 2018 ne s’est pas attaqué à la grande dépendance des forces armées libanaises aux dons étrangers. Aucun programme de production domestique de matériel à usage militaire, même les moins coûteux tels les outils de cyberattaque et de cyberdéfense, n’y est prévu.
Afin de combler ses manques en matériel, Beyrouth va donc poursuivre sa pratique de recourir à des donateurs internationaux, dont les principaux sont les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne. Alors que la prochaine échéance du type de Rome II devrait avoir lieu en 2023 si le calendrier libanais est respecté, le pays pourrait entre-temps bénéficier d’autres aides plus sporadiques. Mais la dépendance vis-à-vis des dons en matière d’armements signifie l’absence de tout pouvoir de décision sur la qualité et la quantité des armes reçues, puisque de tels détails dépendent du bon vouloir du donateur. La disponibilité de pièces de rechange, sans lesquelles parfois le système d’armement est inutile, est aussi non garantie dans de telles conditions et peut devenir un « moyen de chantage » aux mains du donateur.
De fait, Beyrouth semble cimenter sa dépendance stratégique à l’axe atlantiste en matière d’armement, alors que la relance de la lutte d’influence au Levant entre les États-Unis et la Russie, et à un moindre degré la Chine, pourrait, en théorie, le pousser à en profiter pour recevoir « plus et mieux ». Le Liban pourrait par exemple faire jouer la concurrence en matière de défense aérienne : si le pays vient de réceptionner cette semaine les quatre derniers exemplaires des six avions d’attaque légers Embraer Super Tucanos A-29 dans le cadre de l’aide militaire américaine, sa capacité de police sur son espace aérien reste faible. Notamment au regard de la récente humiliation infligée par la diffusion, la semaine dernière, d’une photo d’un chasseur furtif F-35 israélien survolant Beyrouth. Or si Washington refuserait bien évidemment toute demande d’octroi d’un système balistique antiaérien performant qui serait à même de limiter la marge de manœuvre israélienne, ce refus pourrait encourager les Russes à en profiter.
Cependant, entre la théorie et la pratique, le pas est loin d’être franchi, et Beyrouth ne peut ignorer qu’un tel rapprochement inciterait sans doute les Occidentaux, Américains en tête, à amoindrir drastiquement et subitement leurs aides, voire à imposer des sanctions potentiellement dramatiques pour un pays dont la monnaie est indexée sur le dollar. De fait, le Liban n’a pas donné suite à la récente proposition russe d’octroi d’une aide militaire d’environ 1 milliard de dollars, avec des facilités de remboursement échelonné sur 15 ans, et qui aurait pu avoir des « conséquences significatives et potentiellement irréversibles sur les partenariats bilatéraux et multilatéraux existants », selon le PDG du cabinet de conseils stratégiques Mortons Group, Aram Nerguizian, cité en mars dans la presse.

Privilèges plutôt qu’efficacité
Outre la dépendance du Liban aux dons étrangers, le volet militaire du budget 2018 illustre une nouvelle fois la vision essentiellement corporatiste du ministère de la Défense nationale par une grande partie de la classe politique. Les dépenses de fonctionnement – salaires des chauffeurs de gradés, bons d’essence, subventions consacrées à l’éducation des enfants d’officiers, etc. – pèsent encore aux alentours des 60 % du budget de ce ministère, au détriment des technologies et du renouvellement des équipements.
L’ampleur de ces dépenses et privilèges et leurs conséquences sur l’efficacité opérationnelle découlent en grande partie du recrutement massif et continu opéré sous l’égide des différents gouvernements successifs qui, à défaut de mettre en œuvre une quelconque politique de l’emploi au niveau national, ont transformé l’armée en sorte de « Pôle emploi » de substitution pour leurs partisans et les déshérités des régions périphériques.
Mal financées en interne, dépendantes de dons d’États inquiets de voir leurs armes tomber dans les mains du Hezbollah et victimes de pratiques clientélistes, les armées libanaises attendent donc encore la révolution budgétaire qui leur permettrait d’être au rendez-vous pour faire face aux défis à venir.

par Philippe BOU NADER
Analyste en intelligence économique à Kroll Emerging Markets (Dubaï) et doctorant en droit international public à l’Université Panthéon-Assas.


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michel raphael

Dans tout les pays du tiers monde le MOD a cree des

depenses inutiles..... ET SOUVENT RUINE LE PAYS

apres 200 milliards de dollars depenses

en 70 ans,,nous voila 1--avec une milice qui admet

recevoir 800 millions de $ par ans 2--une FINUL DE

17000 hommes pour la defense du teritoire ......

3--plus un credo sacro-saint::""peuple armee resistance""

du jamais vu dans aucun autre pays du tier monde....

du ridicule tragicomique qui nous a coute le tier de

la dette au dire de tout les experts....

nous avons ,en service et a la retraite qqs 500

generaux???qui dit mieux?tous se melent de politique

beaucoup plus que d'art martiaux,,,,,(la suisse 0

general le dernier est mort depuis 4 ans)

AVEC LE QUART DE CE BUDGET ON AURAIT PLUS DE SECURITE

et MOINS DE ""VA T EN GUERRE"""....

TRANSFORMER TOUTES LES INSTALLATIONS MILTAIRES EN CLUB

MED SERAIT PLUS RENTABLE POUR LE TAXE PAYER....

mais ce que je dit ne plait pas au masochisme du

libanais qui se plait du "GRAND LIBAN"SOURCE DE TOUT

MALHEURS DEPUIS 1922.................



Marionet

Bien vu, enfin une voix compétente pour s'étonner de cette dépendance à l'Occident et des frais de fonctionnement ahurissants de la "dépense nationale".

Antoine Sabbagha

A quand vivra-t-on ce complexe des armes qui appartiennent aux tribus et milices ? N'est -il pas grand temps de voir une seule armée super libanaise ?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

SI CA ALLAIT A LA BONNE PLACE ET SAINEMENT MA3LECH !

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