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Diaspora

Sur les pas d’Emma Gannagé, à l’Université de Georgetown

Portrait de femme

Dans les murs de l’un des établissements les plus prestigieux des États-Unis, une Libanaise a laissé sa marque dans le domaine des études arabes et islamiques.

15/05/2018

Le vent souffle fort sur les bâtiments de l’Université de Georgetown, dont certains témoignent de plus de deux cent vingt-huit ans d’histoire. Les étudiants se réfugient à l’intérieur, boudant le froid. Certains, beaucoup plus rares, bouquinent en ne tenant pas compte des températures glaciales. Emma Gannagé est déjà dans son petit bureau. Un lieu aussi discret qu’elle. Au mur sont accrochées des affiches colorées des colloques qu’elle a organisés ou auxquels elle a participé.
Cette Libanaise, professeure associée auprès du département d’études arabes et islamiques, a su se distinguer par son talent, sa rigueur et son intégrité dans la plus ancienne université catholique et jésuite des États-Unis. Une université dont la fondation, en 1789, coïncide avec celle de ce grand pays, et qui est classée deuxième dans la capitale américaine. Georgetown est connue pour la place grandissante qu’elle accorde à la recherche et pour la diversité de son corps d’enseignants-chercheurs provenant du monde entier.

Férue de manuscrits médiévaux
Affichant un sourire chaleureux et portant sur son interlocuteur un regard direct, Emma Ghannagé raconte son long parcours qui l’a amenée à diriger, depuis plusieurs années, le  graduate program du département d’études arabes et islamiques au sein de l’université. Ici, certains étudiants ne semblent jurer que par cette dame dynamique et perfectionniste. On murmure que ses cours marquent profondément ceux qui les ont suivis. La raison provient peut-être de sa profonde exigence et de son engagement réel auprès de ses étudiants. Chacun de leurs succès l’émeut et la réjouit. D’ailleurs, ces derniers ont compris que ce qui importe le plus à leur professeure est de former leur esprit critique, les sensibiliser à la recherche scientifique en développant leur sens de la rigueur, et leur transmettre un bagage solide.
La Libanaise est en effet une chercheuse assidue dont l’intérêt pour les manuscrits médiévaux demeure très vif et qui a un certain nombre de publications à son actif. Pour Emma Gannagé, il s’agit de « découvrir des textes inédits, mettre à jour leurs contenus théoriques et apporter une modeste contribution à l’histoire de la philosophie médiévale dans le monde arabe et islamique ». Ce faisant, elle aspire à ouvrir des brèches dans lesquelles d’autres vont s’engouffrer.
Ses premiers travaux, entrepris en France dans le cadre de sa thèse de doctorat, portent sur la mise au jour de fragments inédits de la version arabe d’un texte ancien dont l’original grec est perdu. L’auteur est un commentateur important d’Aristote. Son travail est alors traduit en anglais et publié à Londres dans la prestigieuse collection « Ancient Commentators on Aristotle ». Plus récemment, elle s’est intéressée aux rapports entre médecine et philosophie et travaille sur la relation entre théorie et pratique dans la médecine médiévale arabe.
À la question de savoir si elle se voit surtout comme une chercheuse ou une enseignante, Emma Gannagé répond : « Les deux me procurent des satisfactions différentes. Travailler dans le monde académique est une chance inouïe, en particulier aux États-Unis où le système universitaire met à notre disposition des ressources illimitées. »

Un tournant déterminant
C’est en 2003 que le premier contact d’Emma avec les États-Unis s’établit. Invitée à participer à un colloque international à l’Institute for Advanced Study à Princeton, elle y rencontre celui qui deviendra plus tard son mari, lui-même professeur de renom à la Columbia University. Trois ans plus tard, elle est invitée une nouvelle fois aux États-Unis, cette fois en tant que chercheuse dans ce prestigieux institut pendant un an.
Quand elle évoque cette expérience, son enthousiasme est perceptible. Ce n’est pas surprenant : ce centre de recherche fondamentale est l’un des meilleurs au monde, 33 lauréats du prix Nobel y sont passés et notamment Albert Einstein, qui y est resté jusqu’à sa mort en 1955. Cette expérience, dans une institution où tout est mis en œuvre pour permettre aux chercheurs de se « consacrer le plus librement possible à la poursuite de leurs travaux sans aucune entrave d’ordre matérielle », s’est déroulée dans un cadre « pluridisciplinaire extrêmement stimulant », précise-t-elle. « C’est un lieu d’exception dans tous les sens du terme qui a certainement marqué ma perception des États-Unis », poursuit-elle.
En 2008, Emma Gannagé décide de s’installer en Amérique et se marie à New York. « Deux mois plus tard, Barack Obama est élu à la tête des États-Unis. Je pensais être arrivée au bon moment. » Pour celle, c’était « le bon timing ».
Dans son lieu de travail à Georgetown, il lui a fallu beaucoup d’efforts pour imposer sa discipline, en particulier dans son département « où on n’était pas nécessairement disposé à faire de la place à la philosophie dans le cursus des études arabes et islamiques ». Mais Emma a su faire pencher le comité en sa faveur en décrochant un poste qui n’était pas acquis pour sa discipline, faisant ainsi de Georgetown une des rares universités aux États-Unis à offrir un cursus de philosophie arabe et islamique. Son talent a eu donc le dernier mot, tout comme sa persévérance et sa curiosité qui lui ont permis de s’adapter à la mentalité américaine, somme toute assez différente de la sienne, mais qu’elle a appris à apprécier.

Attachée à son pays d’origine
Emma Gannagé a par ailleurs su composer avec une difficulté importante qu’elle affronte au quotidien : la distance. Travaillant à Washington DC, elle vit toujours dans les environs de Princeton, soit 290 kilomètres à parcourir toutes les semaines dans les deux sens. Dans le train, Emma se plonge dans ses dossiers, dont certains ont rapport avec le Liban. Depuis des années, elle est en effet la directrice scientifique de la revue Mélanges de l’Université Saint-Joseph, un des plus anciens périodiques d’études orientales. Les contacts qu’elle a tissés aux États-Unis lui ont permis de développer la revue et de l’ouvrir davantage à l’international, notamment au monde anglo-saxon. Ce travail lui tient à cœur et lui permet de promouvoir l’excellence d’un pays auquel cette Beyrouthine de souche et de cœur reste très attachée.

Cette page est réalisée en collaboration avec l’Association RJLiban.  E-mail : monde@rjliban.com – www.rjliban.com

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