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Moyen Orient et Monde

El-Qaëda, sept ans de vie sans Ben Laden

Éclairage

Le terrain syrien est désormais déterminant pour l’avenir de l’organisation.

01/05/2018

2 mai 2011. Oussama Ben Laden est tué par un commando américain dans sa résidence fortifiée d’Abbottābād, au Pakistan. L’annonce de sa mort provoque une onde de choc dans le monde. Pour les membres de son organisation el-Qaëda et ses alliés, l’événement représente une rupture.

Traqué, le cofondateur du réseau terroriste se cache depuis des années, et a pour seul contact avec le monde ses deux frères. Ils lui servent de messagers, mais discutent ses ordres de plus en plus, excédés par la pression des années de cavale. L’autorité de celui que l’on surnomme l’« émir » est-elle vacillante ? En apparence, rien ne filtre. Mais déjà, Oussama Ben Laden « n’est plus qu’un symbole, une référence, mais il n’est certainement pas l’épicentre intellectuel, stratégique, idéologique de l’organisation », explique Dominique Thomas, chercheur à l’Ehess et spécialiste des mouvements jihadistes. Malgré tout, la machine bien huilée tourne sans relâche, avant et après la disparition de la figure emblématique qu’est le cheikh.

Depuis, Ayman Zawahiri a pris la relève. Il est à son tour l’un des hommes les plus recherchés de la planète. Il n’a pas le charisme de Ben Laden, mais continue de transmettre le message essentiel du groupe. Les vidéos et messages audio sont régulièrement diffusés. Les réseaux sociaux, comme Telegram, habilement exploités. L’organisation connaît quand même plusieurs coups durs après la mort de Ben Laden, en perdant notamment des dizaines de cadres importants, dans des frappes aériennes ou des combats, dans différents théâtres – Yémen, Afghanistan, Somalie, Libye, Syrie – ce qui affecte le bon fonctionnement du groupe. Mais celui-ci tient bon, d’autant que de nombreux responsables sont encore opérationnels.

La création çà et là de « branches » disséminées un peu partout permet la diffusion de l’idéologie d’el-Qaëda. Si le commandement central continue de partager les grandes stratégies, d’adouber certains groupes ou d’en réfuter d’autres, les antennes, elles, restent indépendantes. « C’est essentiellement comme cela que ça fonctionne, car il est impossible de centraliser, depuis une zone clandestine entre l’Afghanistan et le Pakistan, une sorte d’hydre qui s’étend du Sahel jusqu’à l’Afghanistan en passant par l’Asie du Sud, via le Moyen-Orient, la péninsule Arabique et l’Afrique du Nord », juge M. Thomas.


(Lire aussi : Hamza ben Laden, le prince-héritier du jihad)


Rôle des soulèvements arabes
Il faut attendre les soulèvements arabes, à partir de fin 2010, début 2011, pour que le mouvement créé par Oussama Ben Laden voit enfin l’occasion inespérée de renflouer ses rangs et revenir en force. Il va même se constituer une base solide dans certains pays où il n’a jamais réussi à percer, comme en Tunisie, en Libye ou encore en Algérie. Pareil pour la Syrie qui, avant 2011, n’était qu’un lieu de transit pour le groupe qui l’utilisait pour se rendre en Irak au début des années 2000, à l’époque de l’invasion américaine. De manière générale, les soulèvements des dernières années permettent donc au groupe de se constituer une base sociale plus solide. Mais si el-Qaëda progresse et a une présence plus importante, il semble avoir manqué le virage des soulèvements, selon M. Thomas. « El-Qaëda n’a pas su s’adapter à certains contextes, quelquefois parce qu’il y a eu un rejet des sociétés, mais aussi parce que ces pays sont revenus à des réponses autoritaires (Égypte, Tunisie), qui leur ont interdit de s’ancrer au moyen d’une politique répressive », explique le chercheur.

Seules les zones de conflit ont réellement, et concrètement, « profité » aux groupes comme el-Qaëda, et par la suite à l’État islamique, la violence leur permettant de se légitimer aux yeux de la population. El-Qaëda reste une référence pour l’EI, qui finit par s’en démarquer de plusieurs manières. Les différents contextes dans lesquels les deux groupes sont nés les ont façonnés. Né dans les années 1980, soit en pleine guerre froide en Afghanistan, el-Qaëda finit par se focaliser sur l’ennemi américain. L’EI, lui, prend forme sous le nom d’el-Qaëda en Irak peu après l’invasion américaine de 2003, avant de s’en séparer : il existe trop de dissensions stratégiques entre les deux groupes.


(Pour mémoire : Comment el-Qaëda a continué de croître dans l’ombre de l’EI)


Alors qu’el-Qaëda a pour ennemi principal les États-Unis, perçus comme la racine de tous les maux du Moyen et Proche-Orient, l’EI se concentre plutôt sur les ennemis « régionaux » et recourt volontiers – trop même, au goût d’el-Qaëda – à la violence extrême, à l’encontre de tous ceux qui ne rejoignent pas sa lutte. Le conflit syrien et la politique d’exclusion des sunnites du Premier ministre irakien Nouri el-Maliki permettent à l’EI et à son calife autoproclamé, Abou Bakr el-Baghdadi, de s’affirmer. Mais ce n’est qu’en juin 2014, soit quatre mois après le désaveu officiel d’Ayman Zawahiri de l’EI, que Baghdadi s’empare de pans de territoires entiers en Syrie et en Irak. Les méthodes employées sont censées restées gravées dans les esprits. Exécutions spectaculaires, décapitations, traite d’êtres humains, destruction du patrimoine archéologique, tous les moyens sont bons. Ayman Zawahiri estime, à raison, que la tactique s’avérera contre-productive.
La chute sera aussi rapide que l’ascension. Les efforts combinés d’une coalition internationale menée par les États-Unis et le rejet des populations ont fini par porter leurs fruits et mener à l’affaiblissement de l’EI, dès 2015. Parallèlement, les progrès quelque peu discrets d’el-Qaëda ont donné lieu à toutes sortes de spéculations, notamment concernant un retour en force du groupe, qui a profité que tous les projecteurs soient braqués sur l’EI pour patiemment continuer de tisser sa toile, notamment en Libye. « Au Sahel, le réseau el-Qaëda représente 90 % des mouvements armés, mais la présence de l’EI y reste particulièrement faible », confirme M. Thomas, selon lequel l’EI n’a en outre « pas réussi à s’implanter dans certaines zones où el-Qaëda avait déjà une base sociale solide, comme au Yémen ».

Le terrain syrien sera déterminant pour l’avenir d’el-Qaëda. Le réseau a certes réussi à s’implanter solidement dans le paysage syrien, tissant des liens avec Hay’at Tahrir al-Cham (coalition de groupes jihadistes incluant l’ex-Front al-Nosra, branche syrienne d’el-Qaëda). Malgré les rivalités internes et les complications évidentes d’un tel ancrage, « les cadres d’el-Qaëda en Syrie, qui sont principalement égyptiens, jordaniens ou originaires du Golfe, sont d’habiles négociateurs qui savent créer des réseaux, comme Jaïch al-badiya, et qui sont des émanations de ces combattants étrangers favorables à el-Qaëda », souligne Dominique Thomas. En Syrie seulement, el-Qaëda compte maintenant plus de vingt mille hommes, affirme Bruce Hoffman, chercheur spécialiste des mouvements terroristes et professeur à Oxford, dans un article pour le Council on Foreign Relations de mars 2018. Protagoniste du conflit syrien, omniprésent dans la province d’Idleb, el-Qaëda ne sera pas facile à déraciner.




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RE-MARK-ABLE

Au fait il est passé où el baghdadi ?

Vous feriez mieux de parler plus de cet agent du mossad que de ben laden.

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