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Moyen Orient et Monde

En Israël, Natalie Portman enflamme le débat sur l’existence d’un « juste boycott »

Éclairage

Alors que l’actrice israélo-américaine a très peu commenté sa décision de ne pas recevoir le prix Genesis en présence de Benjamin Netanyahu, le « cas Portman » tourne au drame national.

26/04/2018

Natalie Portman a annoncé la semaine dernière qu’elle ne se rendra pas à la cérémonie de remise du prix Genesis 2018, une distinction décernée aux individus « qui représentent les valeurs juives dans leurs contributions au bien de l’humanité ». L’héroïne de Black Swan est dans l’immédiat restée évasive sur sa décision, évoquant les « récents événements » dans le pays. Le comité du prix a annulé la célébration, mais maintient la récompense d’un million de dollars que l’actrice redistribuera à des organisations caritatives de son choix.

Même évasive, la sortie de l’actrice américano-israélienne a tout de suite provoqué une surenchère dans la société israélienne. Comme à l’accoutumée, celle-ci s’est faite en deux temps. D’abord, une diabolisation de la droite, qui, au mieux, déplore l’« autoflagellation » et la « haine de soi », et, au pire, la taxe de « traître ». Ensuite, la solidarité de la gauche qui condamne la « chasse aux sorcières ». Enfin, la dénonciation en retour par la droite de la collusion entre la gauche et le monde artistique. Le quotidien Arutz Sheva, assimilé à la droite nationale-religieuse, a titré cette semaine : « Les gauchistes supportent Natalie Portman », tandis que, dans une tribune, le rabbin David Nesenoff a écrit : « En fait, d’après Portman et ses nouveaux amis, Jérusalem ne fait pas partie de la patrie juive et ne l’a jamais été. Laissez donc les Arabes lui donner un prix. » Le ministre de l’Énergie Yuval Steinitz (Likoud) accuse la star de « flirter avec l’antisémitisme » et le député Oren Hazan (Likoud) exige carrément de déchoir l’actrice de sa nationalité.


(Pour mémoire : Un ministre israélien accuse Natalie Portman « de faire le jeu des pires antisémites »)


« Parler pour elle-même »
L’hystérie autour du « Choix de Natalie », d’après le titre de l’édito dramatique du Haaretz (à gauche) ce dimanche, vient probablement du fait qu’elle n’était pas une adversaire présumée de la politique actuelle du gouvernement Netanyahu. Lorsqu’elle était étudiante à Harvard, la jeune comédienne était l’assistante de l’universitaire Alan Dershowitz, dans la période où il rédigeait son essai Le droit d’Israël, un manifeste pour le droit de l’État hébreu à exister. Plus récemment, le ministère de la Culture et des Sports israélien a financé son adaptation du best-seller d’Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres, un roman-fleuve qui croise éléments autobiographiques de l’auteur et histoire nationale. Une contribution « aux arts et aux lettres » israéliennes qui a inspiré Miri Regev. La ministre de la Culture et des Sports (Likoud) s’est dit affligée d’entendre « qu’une actrice juive née en Israël rejoigne ceux qui racontent la brillante, extraordinaire renaissance d’Israël comme une histoire de ténèbres », avant d’accuser Mme Portman de « tomber comme un fruit mûr dans les mains des supporters du BDS (Boycott-Désinvestissement-Sanction) ». 

Dans une ultime tentative pour contenir l’emballement, l’actrice a publié samedi un tweet où elle prie le public de la « laisser parler pour (elle)-même », et assure qu’elle ne supporte pas le mouvement international de Boycott de l’État hébreu, et qu’elle refuse simplement de partager une scène avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, qui devait délivrer un discours au cours de la cérémonie.


(Pour mémoire : Natalie Portman n'ira pas recevoir un prix en Israël pour ne pas "soutenir Netanyahu")


« Bibi-DS »
Si « l’affaire Portman » a suscité autant de réactions, c’est parce que la critique vient cette fois-ci de l’intérieur : d’une actrice à la renommée internationale, née à Jérusalem, et dont les propos ont toujours été accommodants pour Israël.
Des personnalités de gauche et de droite hostiles au Premier ministre israélien ont détecté dans la décision de l’actrice une alternative juste et efficace au boycott total d’Israël. Un boycott économique, artistique et académique dont le seul accomplissement « a été de nourrir la mentalité d’assiégés que les politiciens de droite sont avides de maintenir », selon le chroniqueur du Haaretz Anshel Pfeffer. Le journaliste propose ainsi un « Bibi-DS » (Bibi alias Benjamin Netanyahu) au lieu du BDS. Selon lui, un boycott du Premier ministre est à même de déjouer le narratif de M. Netanyahu que le journaliste résume par « l’État, c’est moi », une phrase attribuée à Louis XIV et qui symbolise l’absolutisme des Bourbon. Le cacique du Likoud a en effet construit sa réputation autour de sa stature de leader de premier plan sur la scène internationale, ce qu’exprime bien un vieux slogan de la formation droitière « Quand Netanyahu parle, le monde écoute ! ». Plusieurs personnalités israéliennes s’accordent ainsi sur le fait que si le boycott total est illégitime, celui du Premier ministre et de son gouvernement est défendable. 

« L’affaire Portman » fait écho à une autre controverse récente, autour de l’attribution du prix Israël de littérature à l’écrivain David Grossman. Ce dernier n’égale pas la popularité d’une Natalie Portman ou d’une Gal Gadot, mais il est l’écrivain israélien le plus traduit au monde et jouit d’une certaine notoriété sur les scènes littéraires européennes et américaines. Il est surtout assimilé à la « nébuleuse » de gauche, c’est-à-dire les ONG, artistes et intellectuels israéliens opposés à l’occupation des territoires et qui sont de fait beaucoup plus à gauche que les partis politiques étiquetés comme tels. L’écrivain a accepté son prix des mains de M. Netanyahu et de Naftali Bennett (Habayit Hayehudi, extrême droite nationale-religieuse), au terme d’une bataille à coups d’éditos, de lettres ouvertes et de tribunes libres. Des contributions tentant d’apporter une réponse à la question : peut-on séparer le caractère national de la distinction de sa potentielle récupération politique ? Ceux qui répondent « non » arguent que l’écrivain sert contre son gré une communication subtile visant à célébrer une dissidence « raisonnable » et officielle. Autrement dit, M. Grossman servirait de caution pluraliste à des politiciens qui cherchent en parallèle à bâillonner les artistes. La ministre Miri Regev travaille actuellement une loi interdisant de subventionner les artistes qui porteraient atteinte aux symboles de l’État, soutiendraient le « terrorisme » et s’opposeraient à l’existence d’Israël comme « État juif et démocratique ». Pour les plus radicaux, la décision de Mme Portman est la reconnaissance qu’il ne peut pas y avoir de traitement d’exception pour les arts.

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