Nos Lecteurs ont la Parole

Le fond du problème ?

Serge GÉLALIAN
OLJ
10/04/2018

Une analyse géopolitique devrait en principe être prospective, c’est-à-dire prévoir une situation future probable qui permette de prendre au présent des décisions éclairées en fonction de ce futur prévu. Il ne suffit pas d’exposer la situation actuelle et de la dénoncer ; il faut tenter de prévoir ce qui pourrait arriver en se basant sur les faits. Les méthodes existent et la modélisation informatique y est d’un grand secours.
Or, il arrive qu’une situation soit tellement complexe, du fait des nombreux acteurs en interaction, qu’il en devient difficile de prévoir quoi que ce soit. Le cas syrien fait partie de ces situations hypercomplexes : il s’est complexifié de plus en plus avec le temps dans une spirale infernale sans fin. Dans l’approche systémique, on nomme cela la rétroaction positive : le système concerné peut continuer indéfiniment dans cette spirale, « exploser » ou se gripper et se figer. Il faut alors se pencher sur un autre aspect du système pour tenter de découvrir le fond du problème.
Dans le cas de la Syrie, les acteurs en jeu sont nombreux et chacun d’eux possède son « agenda », ses intérêts stratégiques, etc. Il y a bien sûr les hydrocarbures convoités par tous, mais il n’est pas sûr que pour certains l’enjeu soit seulement matériel ; il pourrait être d’un ordre différent.
Restons dans les généralités : la Russie a remis pied au Moyen-Orient, elle possède deux bases militaires sur le littoral syrien et peut jouer un rôle dans le dossier pétro-gazier de la Méditerranée. Les États-Unis ont entrepris la dislocation de la région avec les printemps arabes (et même avant) et jouent déjà un certain rôle dans ce dossier. L’Arabie saoudite veut contrer l’influence rampante de l’Iran, l’Égypte fait office de catalyseur et le Qatar joue les parasites. L’Europe paie les pots cassés. Reste deux pays qui ont leur poids dans la région et dont les objectifs paraissent plutôt différents, car ils se dissimulent derrière leur engagement dans cette guerre régionale : la Turquie et l’Iran.
L’Iran déstabilise la région arabe depuis belle lurette par milices interposées. Ce pays est régi par quatre grands blocs (voire sectes) religieux d’influence et indépendants dont les pratiques politiques s’interpénètrent. La secte des Mehdevis, de nature apocalyptique, domine la scène. Elle professe que le véritable État islamique ne verra le jour que lors du retour du Mahdi. Ses adeptes sont donc prêts à recourir à la violence, créer le chaos et la confusion en vue de provoquer les signes annonciateurs de ce retour pour l’accélérer. Ils ne se rendent pas compte qu’ils sont victimes du paradoxe de Newcomb.
La Turquie, plus pragmatique, mais sans perdre de vue la dimension religieuse de son objectif, veut raviver le califat ottoman sous la férule de la Confrérie islamique (Frères musulmans).
Il semble qu’en coulisses l’objectif de ces deux pays concorde ; leur plan, tacite, serait de créer un panislamisme politique : un islam politique sunnite au Nord, dominé par la Confrérie islamique turque, et un islam chiite au Sud dominé par l’Iran. La capitale de ce califat bicéphale serait Jérusalem (elle doit l’être). On comprend donc l’acharnement chiite à vouloir rayer Israël de la face du monde : Jérusalem doit conserver son cachet musulman pour le retour du Mahdi.
L’affaire n’est pas tant politique que religieuse, c’est la dimension religieuse qui se traduit par l’aspect politico-militaire. C’est peut-être pour cette raison que l’islam a une sainte horreur de la partition et ne jure que par l’unité. Voilà probablement la raison profonde du refus de la Turquie et de l’Iran d’accepter un État kurde indépendant, mais aussi de l’hostilité islamique envers les chrériens orientaux. Il ne faut pas de « parasites » dans la région ; il faut un tableau uniforme. L’islam n’aura de cesse de batailler pour aboutir à cette situation idéale, et l’établissement d’un État palestinien serait un préambule à la reconquête totale de toute la Palestine à cette fin susmentionnée. Peut-être qu’en tenant compte de ce détail… Mais laissons parler les experts, en l’occurence Gilbert Achcar.
Dans un article publié le 27 février dernier sur le site « Les clés du Moyen-Orient », ce professeur de relations internationales à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l’Université de Londres répond ainsi à la question suivante : « Comment voyez-vous l’avenir de la région ? » :
« Lorsqu’on me pose cette question, je réponds toujours que la seule prédiction qu’on puisse faire de manière catégorique est qu’il n’y aura pas de stabilisation dans la région dans un avenir proche. Nous nous trouvons aujourd’hui devant la perspective de plusieurs années, voire de plusieurs décennies, de grande instabilité. Le point d’ébullition atteint en 2011 dans la région a débouché sur un bouillonnement qui continuera longtemps encore, et qui ne s’arrêterait que si un changement démocratique, entraînant un déblocage radical de la situation économique, parvenait à s’imposer au niveau de la région. Tant que ce ne sera pas le cas, la région va connaître crise sur crise, et risque malheureusement de connaître de plus en plus de tragédies. »

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