Au cours de leur dernière réunion, Wassim et Wissam, architectes et incorrigibles discutailleurs du sort de Beyrouth, leur ville natale, ont échangé leurs idées sur les aménagements qui ont lieu rue Jeanne d’Arc. Cette rue de leur quartier, très passante et très animée en raison de sa proximité avec l’Université américaine de Beyrouth dont elle subit d’ailleurs l’influence, relie les axes est-ouest principaux de la ville qui sont les rues Bliss au nord et Hamra au sud. Sa rénovation, comme on ne l’a appris qu’en cours des travaux, commencés depuis plus de trois mois, est une joint-venture de la municipalité de Beyrouth et de l’AUB.
Wassim et Wissam ne se sont pas intéressés aux parts respectives de financement ou de responsabilité que se partageraient ces deux promoteurs, mais plutôt à l’aspect urbain, environnemental et social que ce projet implique. Doit-on parler de projet pour cette modernisation ? Le mot projet est employé en toute occasion à tort et à travers par nos responsables alors que, dans le cas présent, il s’agit d’une partie de la ville laquelle est, par essence, un organisme vivant qui suppose une action avant tout réunissant un concept, une bonne compréhension des données mises en jeu, allant du technique au social, suivi d’une réalisation, supposant une gestion en continu, comprenant modifications et adaptations obligatoires. De cela, Wassim et Wissam étaient prêts à discuter en long et en large, mais ils ont préféré ne parler que de ce que concrètement ils pouvaient voir.
Les deux comparses avaient des caractères différents. L’un, Wassim, serait classé dans la catégorie des réalistes et donc des fatalistes qui ne croient plus en rien. Ils sont nombreux autour de nous ces temps-ci. L’autre, Wissam, bien que critique de l’urbanisme et de l’environnement tels qu’ils sont pratiqués chez nous, reste optimiste et croit encore en un avenir meilleur pour Beyrouth.
Wassim le désabusé engage le débat et annonce : « Ce chantier qui s’éternise cause déjà des perturbations à la circulation des voitures et des piétons. C’est une situation qui empirera quand les travaux seront terminés à cause d’une chaussée trop étroite prévue pour une circulation à sens unique. Elle ne permettra donc pas le dépassement des voitures, même celles qui sont à l’arrêt. Le surnombre de voitures à Beyrouth est une réalité dont il faut tenir compte. Une chaussée étriquée occasionnera des embouteillages encore plus fréquents. Les arrêts intempestifs pour livraisons, urgences, pannes ordinaires, dépannages, déménagements, accès de pompiers etc. seront inévitables. Le manque d’eau est une autre réalité de Beyrouth, sauf que pour celle-ci, l’impasse est totale. On constate dès à présent que la livraison d’eau par camions-citernes énormes aux immeubles, hôtels, restaurants et pubs qui se construisent ou s’installent de plus en plus nombreux dans le quartier sera très compliquée du fait de cette étroitesse de la chaussée. Obligés de livrer la nuit pour soi-disant éviter les embouteillages, mais en fait les causer plutôt, le bruit du pompage qui souvent dure plus de trois quarts d’heure affecte le calme et la tranquillité des nuits. »
Wissam l’optimiste, lui, répond tout de suite : « Tu ne veux pas voir Wassim que ce projet est novateur dans la mesure où il donne enfin la priorité aux piétons plutôt qu’aux voitures. Il sera la première tentative sérieuse de redonner un sens à l’espace public qui n’existe pas dans notre ville : des trottoirs élargis, protégés de l’invasion de la voiture, procureront au piéton un espace de circulation sûr et confortable améliorant la mobilité urbaine qui ne doit pas être réduite comme c’est le cas chez nous à l’utilisation de la voiture particulière. Ils encourageront aussi la convivialité. Un piéton déambule et s’arrête pour acheter, alors qu’une voiture occupe une surface importante de la voie publique et ne fait que circuler à la recherche d’une place où se garer. Dans de nombreuses villes à l’étranger, la preuve est faite que les zones piétonnes améliorent le revenu des commerces qui y sont installés. Ceux-ci, pour leur assurer des bénéfices acceptables, doivent obligatoirement correspondre aux moyens financiers des habitants du quartier ou des passants qui le traversent. Dans la rue Jeanne d’Arc, ces conditions sont réunies, alors que dans la soi-disant zone piétonne qui se trouve ailleurs dans Beyrouth, l’espace public se réduit à la promenade sur des surfaces dallées entourées de vitrines de luxe où personne n’entre acheter à cause de l’insuffisance de leurs moyens financiers. Par ailleurs, ce projet de la rue Jeanne d’Arc est un message adressé à tous pour avertir que si le nombre de voitures particulières n’est pas réduit, la ville finira par s’étouffer. »
À cela, Wassim répond : « Le Beyrouthin ne comprend pas, et ne donne pas signe de comprendre de sitôt ce qu’espace public veut dire. Il ne fait pas de différence entre le domaine public qui appartient à tous et la propriété privée qui est son fonds de commerce dans ce cas particulier. Il est persuadé que l’espace situé en face de son magasin lui appartient de droit et il continuera soit d’y garer sa voiture, soit d’y installer le bric-à-brac de son commerce qui va des tables et chaises du café aux vêtements et aux cageots de légumes et fruits de sa boutique. »
Wissam lui répond : « Je ne suis pas d’accord avec toi. Tous les réseaux techniques, que ce soit d’eau pluviale, d’eau domestique, d’égout, d’électricité et de téléphone, ont été soit rénovés, soit remplacés. Ils ont été enfouis sous la rue d’une manière rationnelle et ordonnée. Les surfaces obtenues de la chaussée ou des trottoirs, pavées ou carrelées, seront nettes et convenables. La végétation prévue, l’éclairage urbain et les endroits pour s’asseoir seront placés judicieusement. Il n’y aura ni inondation ni coulées de boue, même en cas de fortes averses. En général, les conditions existantes d’un lieu ont tendance à se perpétuer. On se comporte d’une manière désordonnée et sale si les lieux le sont au départ, on le voit suffisamment ailleurs en ville. De même, la netteté de l’aménagement et la propreté des lieux quand ils sont rénovés inciteront à se comporter d’une manière responsable et propre. »
Wassim continue ses critiques et ajoute : « À l’étranger, les zones piétonnes fonctionnent bien en raison de l’existence d’un transport en commun efficace qui permet de s’y rendre facilement. Chez nous, avec cette tentative de créer un espace public avant de s’occuper du transport en commun, c’est, comme d’habitude, mettre la charrue devant les bœufs. »
Wissam lui répond :« Tu as raison sur ce point, Wassim, mais la création d’un espace public doit être tentée de toute manière. Elle servira de modèle pour d’autres endroits. Quant aux transports en commun, il faut faire confiance au secteur privé. À l’affût du profit, il trouvera dans cette carence l’occasion de faire de bonnes affaires. Des exemples existent, même chez nous. Seulement nos responsables ne savent voir que grand. Pour eux, c’est tout de suite des solutions plus extravagantes les unes que les autres qui soi-disant devront résoudre le problème. Il n’est jamais question de rénover d’une manière simple et réaliste, pas à pas, à partir des conditions existantes, même si celles-ci ont pour nom “taxi-service”. »
Nos lecteurs ont la parole - Par Grégoire Sérof
Modernisation... Pour ou contre ?
OLJ / le 28 mars 2018 à 00h00


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