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Liban

« Contre moi », ou les souffrances des femmes dans les tribunaux religieux au Liban

Société

En réalisant ce documentaire, Diana Mokalled entend ouvrir le dialogue sur la nécessité d’une loi civile de statut personnel.

Nada MERHI | OLJ
13/03/2018

C’est une nouvelle bataille, cette fois-ci en faveur d’une loi civile de statut personnel qui soit obligatoire pour tous, qu’a lancée l’ONG Kafa à l’occasion de la Journée mondiale de la femme, fixée au 8 mars. Et pour cause, puisque les différentes lois de statut personnel actuellement en vigueur renforcent encore plus l’emprise de l’homme sur la femme et privent cette dernière de ses droits les plus élémentaires, comme le fait d’avoir la garde de ses enfants, de pouvoir mener une vie sociale « normale » et même, dans certaines communautés, le droit de réclamer le divorce.
Cette discrimination dont est victime la femme dans les lois de statut personnel a fait l’objet d’un documentaire réalisé par la journaliste Diana Mokalled, en collaboration avec Kafa. Intitulé Contre moi, le documentaire a nécessité un an et demi de travail, le défi étant de trouver des femmes qui acceptent de donner leur témoignage à visage découvert. Il a été présenté récemment au grand public à la veille de la Journée mondiale de la femme.

D’une durée de cinquante minutes, le film recueille le témoignage de cinq femmes : Nancy, Marcella, Sanaa, Souad et Rita. Appartenant à des communautés et milieux socioculturels différents, ces femmes n’ont rien en commun sinon la lutte acharnée qu’elles mènent pour faire valoir leurs droits.

Nancy s’est mariée à l’âge de 14 ans avec un homme de vingt-deux ans son aîné. Elle était encore à l’école, mais elle était contente parce qu’elle allait finalement quitter Bint Jbeil (Liban-Sud) pour vivre à Beyrouth. Elle y a vécu avec ses beaux-parents. Un an après le mariage, les problèmes ont commencé. Nancy tardait à tomber enceinte. Son mari l’a amenée voir un médecin. « Je ne souffrais de rien », affirme la jeune femme. Mais son mari lui a « menti » et lui a annoncé qu’elle devait faire une insémination artificielle pour pouvoir tomber enceinte. « Il m’a demandé de ne rien dire à mes parents », se souvient-elle. La jeune femme a obtempéré et a fait sept inséminations artificielles. Lors de la dernière tentative, elle découvre que les spermatozoïdes sélectionnés pour l’insémination étaient ceux de son beau-frère et non de son mari. Lorsque son père a eu vent de ce qui s’est passé, il lui a interdit de retourner à la maison conjugale. Nancy essaie depuis d’obtenir le divorce.
 « Le juge a refusé d’intenter un procès de divorce et m’a déférée devant le Conseil supérieur chiite, raconte Nancy. Plusieurs cheikhs se sont concertés et ont conclu que le fait que mon mari ait eu recours à son frère pour faire l’insémination artificielle n’était pas une raison suffisante pour divorcer ! » Il convient de préciser que chez les jaafarites, la femme n’a pas le droit de demander le divorce. Seul l’homme peut le faire. À ce jour, la jeune femme n’a pas encore obtenu son divorce.


(Lire aussi : "Plusieurs causes, une même colère" : une marche à Beyrouth pour les droits de la femme)

« Cadeaux de retour »
Marcella avait 18 ans quand elle s’est installée à New York pour se spécialiser dans la mode. Elle rencontre Damien, et après quelque temps, ils décident de se marier. Le couple a contracté un mariage civil à New York, mais Marcella a voulu aussi célébrer un mariage religieux au Liban. Au cours des deux années qu’a duré leur mariage, Marcella a découvert que son mari est bisexuel. « Nous avons consulté un sexologue et avons fait une thérapie de couple… en vain, explique la jeune femme. À la fin, Damien n’en pouvait plus et nous avons décidé de nous séparer. »
Aux États-Unis, Marcella a obtenu son divorce en l’espace de deux mois et demi. « Il m’a fallu deux ans et demi devant le tribunal religieux pour obtenir l’annulation du sacrement du mariage, sachant que je n’ai pas d’enfants et qu’il n’y avait aucun obstacle, dénonce Marcella. Damien était coopératif et leur a fourni tous les documents requis. »

La procédure était longue, onéreuse et embarrassante, la jeune femme ayant été appelée à répondre à des questions intimes. « Ils me posaient des questions sur ma vie sexuelle, dénonce-t-elle. Ils voulaient savoir combien de fois je couchais avec mon partenaire… » « En tant que prêtre, il n’a pas à entrer dans ces détails », s’insurge Marcella.
La jeune femme est convaincue que c’est la somme d’argent qu’elle a versée, et qui a frôlé les 20 000 dollars, qui lui a permis d’obtenir l’annulation de son mariage. « C’est mon avocat qui a attiré mon attention sur ce fait, raconte-t-elle. Il me disait que nous ne pouvions pas assister à une audience sans un cadeau de retour (…) Et à chaque audience, je faisais un cadeau de retour. »


(Lire aussi : Droits de la femme au Liban : HRW appelle les candidats aux législatives à mener 5 grandes réformes)



Éducation à l’encontre des préceptes de l’islam
Souad est maronite. Elle est tombée amoureuse d’un sunnite qu’elle avait rencontré à Abou Dhabi, où elle travaillait. Elle n’a pas hésité à se convertir à l’islam pour pouvoir épouser l’homme qu’elle aimait. Le mariage a été conclu dans un tribunal chérié.
Souad, qui était rentrée à Beyrouth après les noces, savait que son époux avait de multiples relations, « mais il m’avait promis de changer après le mariage ». Promesses creuses. Il la trompait et s’absentait de longs mois dans les pays du Golfe où il travaillait, la laissant seule avec leurs trois enfants. Un beau jour, il l’appelle pour lui annoncer qu’il a conclu un second mariage.
Le périple de Souad devant les tribunaux commence. Le mari, qui lui a intenté plusieurs procès dont l’un pour adultère, a eu recours à d’anciennes photos de Souad en ville avec des amies pour l’accuser « d’avoir un comportement inadéquat ».
Souad ne pouvait pas se défendre, « d’autant que dans les tribunaux chériés, les séances sont publiques et les femmes ne se sentent pas à l’aise pour faire part de ce qu’elles endurent », confie-t-elle.

Aujourd’hui, elle lutte pour avoir la garde de ses enfants. Mais une vidéo montée des enfants récitant des cantiques chrétiens a fait basculer le procès de la garde en faveur du mari, qui l’a accusée « de fournir à ses enfants une éducation qui va à l’encontre des préceptes de l’islam et basée sur les enseignements du christianisme ».
Les cas de ces femmes ne sont pas isolés. En les présentant, Diana Mokalled entend ouvrir le dialogue sur la nécessité d’une loi civile de statut personnel. De son côté, Kafa entend, dans le cadre de sa nouvelle campagne, éplucher les différents textes de lois de statut personnel pour aboutir à une loi civile qui soit obligatoire pour tous.


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