Nos Lecteurs ont la Parole

L’empereur à pied de Charif Majdalani

Par Gilbert MOUFAREGE
OLJ
09/03/2018

J’ai des manies. L’une d’entre elles consiste à noter les pages des livres que je lis : 9/10 pour le dernier Majdalani… Ma cote indique l’endroit, la page où l’auteur s’ennuie, là où il reprend du poil de la bête, de l’ardeur au récit. Gare aux pages qui s’épuisent, pour tomber dans le cercle, le trou blanc du zéro ! Les plus belles pages sont celles où, passionné, j’oublie toujours de mettre ma note :
« Mais il n’y a rien d’intéressant dans ce balluchon, rien qui puisse donner quelque indice sur tout ce qui va suivre, ou sur ce qui a précédé. Il y a quelques frusques, une ceinture à boucle de fer, il y a quelques balles d’arme à feu, mais pas d’arme (elle doit être dans la ceinture de l’empereur, s’il en a une) et il y a un tissu noué que dénoue l’aîné des fils et où se trouvent des olives noires et vertes, une tomate, du fromage sec. »
Ô vous, âmes candides qui lirez ces lignes, les armes ne sont pas dans la ceinture de l’empereur !… Elles sont ailleurs… elles sont l’empereur, Khanjar, et Seyf, et Harb.
J’ai aimé, chez Majdalani, beaucoup aimé, la proximité des mots : «Tissu/noué/dénoué/fils… ». Majdalani, quoi « fils » ? Fil(s) du tissu ou fils de l’empereur ? Quand on chemine « de versant en versant : le supérieur opine en caressant sa [barbe/touffue/traversée/de fils blancs] » ! Encore ! Majdalani s’est trahi : il n’est pas écrivain, il est tisserand, il est un tisserand de l’écriture, d’une écriture « étoffée », à la douceur de velours, mais, à l’instar du lin, puissante et robuste, chatoyante comme la soie, parsemée, çà et là, de broussailles, d’épineux comme ceux qui bordent les sentiers pierreux qu’empruntent les bergers et muletiers, dans cette jonchée de porphyre, où l’union cosmique du minéral et du végétal a enfanté cette terre sauvage, cette terre des premiers jours du monde.
« L’empereur » est en marche… s’arrêtera-t-il jamais ?
L’écriture majdalanienne est un vrai sortilège. Des éléments nouveaux surgissent à l’occasion d’une seconde lecture qui ne se livrent pas à la première, où l’on se laisse prendre dans un vertige des sens. Extraordinaire palette de couleurs, elle se déploie, à la manière d’un éventail, au fur et à mesure des étapes qui en jalonnent l’histoire.
Ce roman déroutant, s’il en est, fondamentalement tragique, concentre en lui tous les genres, toutes les formes, tous les registres. Ainsi, passe-t-on de la simple narration à l’apologue et à la parabole pour, très rapidement, se trouver projeté dans le conte merveilleux, voire dans l’épopée et le mythe.
Ce roman vous fait vous interroger. Khanjar, qui est-il ? D’où vient-il ? Est-il berger, pâtre ou pasteur ? Juif errant, héritier des grands patriarches bibliques ? Est-il Abraham, Moïse ? Que cherche-t-il ?
Très vite, on s’interroge sur l’auteur. Majdalani est-il descendant d’une quelconque dynastie ?
Une grande complicité entre l’auteur et le personnage de papier, se transformant, sous nos yeux, en personnage de chair et de sang ne peut être l’effet du hasard mais le fruit d’une étroite promiscuité, ou d’une incroyable faculté de l’imaginaire. Celle-ci même qui nous catapulte et vous projette dans l’histoire et dans l’Histoire ! Car là réside toute la magie majdalanienne : de proche en proche, vous êtes happés par l’aventure d’un homme venu de nulle part, n’ayant de racines que celles qu’il va planter dans cette terre magnifique, mais inculte, en quête d’une dynastie, bâtisseur d’empire ! Voilà pour le mythe.
Majdalani, a-t-il jamais mis les pieds sur cette terre, dans ces montagnes austères mais sublimes ? Au Darfour, au Tchad, en Chine, au Mexique ? On pourrait le penser. Mais non. Ce serait compter sans la prodigieuse faculté du « mentir vrai » propre aux grands romanciers, aux conteurs, aux enchanteurs de l’écriture.
La Montagne est, ici, un personnage à part entière, elle est indissociable de Khanjar par le miracle de l’onomastique : Khanjar JBEILI (de JABAL). Ne dirait-on pas qu’il n’en est jamais sorti, qu’il l’habite tout entière, et qu’elle le possède tout entier ?
Hymne à la terre nourricière, la terre primordiale, sauvage, à l’image de lui, lui qui va la défricher pour y prendre racines. Mythe de la fusion et de l’appropriation des « pionniers » dans une terre vierge, mythe des fondements d’empires !
Mais il y a dans L’empereur à pied de subtiles associations qui contribuent à l’attrait du roman: un tableau de Véronèse et la Yougoslavie démembrée sous l’effet de la balkanisation, une hacienda au Mexique et un ataman au Kazakhstan… il faut savoir se laisser bercer par ce flot d’images pour en savourer toute la subtilité romanesque.
Et puis, il y a le terrible « Serment de l’arbre sec ». Véritable atavisme, terrible mais combien vrai ! Car il y a, chez Khanjar, de l’intransigeance assortie à une grande sagesse : dans l’existence, pour tout posséder, il faut se dessaisir de tout, faire des choix douloureux car tout choix suppose renoncement…
La magie de ce roman tient beaucoup dans sa structure : plusieurs voix narratives pour un récit à emboîtement, à effet « poupées russes », qui, à la manière d’un ruban, se déroule sous nos yeux ébahis, de génération en génération, de lieu en lieu, avec cette étrange sensation du flacon qu’on débouche d’où s’exhale un subtil parfum de « revenez-y » ! Et, pour Majdalani, orfèvre de l’écriture, le flacon importe tout autant que l’ivresse.
Mi-homme, mi-dieu, sorcier et magicien, prophète et visionnaire, enchanteur, Khanjar est irrésistiblement terrifiant !
Bref, ce roman est, dans sa forme, éminemment libanais, faisant, dans une langue française parfaitement maîtrisée, la part belle à la nôtre.
Enfin, que vous dire encore sinon que ce « Khanjar » est un véritable mais délicieux coup de poignard en plein cœur.

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