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Moyen Orient et Monde

D’Idleb à Afrine en passant par Alep : itinéraire d’un jeune rebelle syrien

Récit

Aujourd’hui combattant au sein d’Ahrar al-Cham, Chadi poursuit en même temps ses études d’infirmier à al-Bab.

12/02/2018

« Je devais être soldat dans l’armée syrienne, mais j’ai pu repousser d’un an mon entrée en m’inscrivant à la fac. Puis, la révolution est arrivée… » L’histoire de Chadi n’est peut-être que celle d’un jeune Syrien parmi tant d’autres. Mais, à travers elle, c’est tout un pan du conflit amorcé en 2011, vu par les rebelles, que l’on (re)découvre. Un flashback dans lequel s’agglomèrent pêle-mêle un espoir perdu, des tensions, des déceptions, des trahisons, de la solidarité, une radicalisation, mais aussi l’horreur, la stupeur et la mort.

Sur sa carte d’identité, son lieu de naissance, « Binnich », ville du rif d’Idleb, forte de 20 000 âmes, permet au premier venu de l’identifier sur-le-champ. Pour les uns, comme un batal (un héros), pour les autres comme un traître au régime. En 2011, il a 18 ans et rêve alors de littérature arabe. C’est finalement en économie qu’il s’inscrit, à l’université d’Alep, située à 50 km de chez lui. Lors de la rentrée universitaire, le pays ressent déjà les premières secousses d’une contestation naissante. Le système répressif et policier se durcit d’autant plus. Pour se rendre à son tout premier cours, Chadi doit passer par pas moins de 35 barrages. À quatre reprises, il est contraint de descendre du véhicule pour être interrogé. « Être de Binnich est alors ma seule tare », dit-il. Cette ville manifeste très vite pacifiquement contre le pouvoir, encouragée par le soulèvement de Deraa (Sud), mais des heurts entre des habitants et les forces de l’ordre sont enregistrées. À l’issue de défilés où se mêlent chants protestataires et slogans anti-Assad, de jeunes hommes sont emmenés au poste afin de « découvrir les joies de la prison ». En réponse, un jeune fait exploser une caserne et tue huit soldats.

« À partir de là, le régime s’est mis en tête de nous mater », dit Chadi, qui est contraint de lâcher la fac, qu’il ne peut gagner à moins de 17 heures de route. Les forces du régime tentent par deux fois d’entrer dans Binnich, en vain. « Les Assaker (soldats) avaient très peur de nous et les révolutionnaires se moquaient de leur manque de courage », se souvient-il. La peur bleue que pouvait susciter le régime auprès de la population est en train d’être balayée. « On se disait que les murs avaient des oreilles et la vieille génération surtout n’osait pas critiquer le pouvoir. En Syrie, il y avait tellement de moukhabarat que n’importe quelle tête brûlée pouvait disparaître en quelques heures », raconte Chadi. En 2012, il trouve un emploi dans un magasin d’épices du centre-ville d’Idleb. Il met parfois plus de trois heures pour rentrer chez lui, à 10 km de là. Deux de ses frères rejoignent dans le même temps un groupe rebelle salafiste qui a alors le vent en poupe : Ahrar al-Cham.

Enlevé pour de l’argent
Petit à petit, cette grande agglomération de l’Ouest syrien se scinde en deux et les combats entre forces du régime et rebelles sont quotidiens. Par trois fois, Chadi est arrêté par des moukhabarat qui savent que ses patrons, d’influents commerçants d’Idleb, soutiennent la rébellion. « Ils venaient nous enlever non pas pour “défendre la nation” ou “contrer la révolution”, non. Leur unique motivation était l’argent », se souvient Chadi. L’extorsion de fonds est un commerce juteux, des sommes allant jusqu’à 20 000 dollars peuvent être exigées. « Alors que je rentrais chez moi un soir, des soldats armés de Kalachnikovs m’ont arrêté et accusé de vouloir faire exploser leur caserne flambant neuve. Un autre soir, alors que je m’étais absenté du magasin quelques instants, j’ai trouvé à mon retour des Chabihha (milices pro-Assad) qui se servaient tranquillement en remplissant leur voiture de vivres. Puis ils nous ont pris, mon patron et moi afin que celui-ci raque, comme d’habitude. C’était leur job. Enlever des gens dont ils connaissent le montant du compte en banque en sachant qu’ils paieront ces “cautions” », raconte Chadi. Une rançon de 3 millions de livres syriennes, soit près de 6 000 dollars, est déboursée, un jour, pour libérer le frère du patron.

En mars 2015, les rebelles lancent une grande offensive pour reprendre Idleb des mains du régime. Le jeune vendeur s’engage lui aussi avec Ahrar al-Cham, en tant qu’aide-soignant, après avoir appris les rudiments du métier aux côtés de son troisième frère. En quelques jours, Idleb devient la seconde capitale de gouvernorat – après Raqqa – à échapper au contrôle du régime syrien.

L’allié russe du régime bombarde sans relâche la région, poussant de nombreuses familles à fuir. Espérant y échapper, Chadi et sa famille partent s’installer à Alep-Est, pro-rebelle, chez des proches. Son frère aîné, combattant, est tué lors d’affrontements dans le quartier Cheikh Saïd, qui constitue le portail des quartiers-est d’Alep. Chadi est alors totalement désorienté, refusant de poursuivre des études d’infirmier qu’il vient tout juste d’entamer. Sa famille le supplie de persévérer et il parvient à se faire engager à l’hôpital Sakhour.

« Comme si j’étais en Palestine et que l’ennemi sioniste me bombardait »
Mi-juillet 2016. Les faubourgs-est d’Alep, où vivent entre 200 000 et 300 000 personnes, sont totalement encerclés par les forces du régime. « Elles se sont comportées comme les pires des sauvages en nous pilonnant constamment, parfois jusqu’à 300 grenades, missiles et obus par jour », se souvient Chadi. Les hôpitaux ne parviennent pas à faire face à l’afflux de blessés. Les yeux du monde entier commencent tout juste à se poser sur cette bataille dont on connaît l’issue. « À l’époque, les gens se sont montrés très solidaires. Les mères envoyaient leurs enfants combattre. Les plus jeunes brûlaient des pneus pour empêcher les avions de nous cibler. Parfois, les bombardiers du régime visaient les quartiers-ouest par erreur », raconte Chadi. Le 5 septembre, les forces pro-gouvernementales rétablissent le siège de la ville, que les rebelles et les jihadistes de Fateh al-Cham (ex al-Nosra, branche syrienne d’el-Qaëda) ont réussi à défaire quelque temps. Cette « libération » temporaire a permis à ce groupe jihadiste de gagner en aura auprès d’une grande majorité de la population des quartiers-est. Jusqu’à fasciner toute une jeunesse, avide de revanche. « Sur le terrain, c’est le plus fort, et personnellement j’aime beaucoup Fateh al-Cham. J’ai des amis qui combattent avec eux et en pratique je n’ai rien vu qui justifie qu’ils soient considérés comme terroristes », estime Chadi.

« La seconde fois, c’est psychologiquement que nous avons été assiégés, avant de subir les conséquences matérielles », dit-il. Alors que le siège se resserre, beaucoup de familles se résignent à rejoindre les quartiers ouest, au péril de leur vie. Les hôpitaux et centres médicaux sont pris délibérément pour cible. Les conditions sont extrêmes pour les équipes médicales comme pour les patients. « On oubliait le siège. On n’entendait que les pleurs et les lamentations des hommes, des femmes et des enfants, cherchant un proche parmi les blessés ou les cadavres », raconte-t-il. Chadi apprend à soigner et panser les blessés du mieux qu’il peut. Un jour, un homme, qui venait de perdre ses deux jambes lors d’un bombardement, est amené au bloc opératoire. Sa femme est blessée à la tête et dans un état grave. Deux de ses enfants sont morts et le troisième a une main arrachée. « Le père de famille ne pensait pas du tout à sa douleur, mais suppliait pour que je lui donne des nouvelles de ses enfants. J’avais le souffle coupé. Je suis sorti de la pièce et j’ai fondu en larmes », se souvient-il. Chadi et sa famille échappent de peu à la mort après le bombardement de l’immeuble accolé au leur. 

Quelques jours plus tard, un ami d’Idleb leur apprend que le petit frère, combattant au sein d’Ahrar al-Cham, est mort « en martyr », avant de leur annoncer qu’il y a eu erreur dans le registre et que ce dernier a finalement survécu. En décembre 2016, les quartiers-est sont sur le point de tomber. La politique de la terre brûlée du régime et de Moscou porte ses fruits. Hanano est le premier quartier à tomber. De l’hôpital du quartier Kallassé où il est affecté, il n’a que cinq minutes de marche pour arriver chez lui à Bustan al-Qasr. Cinq longues minutes où la mort peut le faucher à tout moment, où il est contraint de zigzaguer entre les corps et les débris, où il est contraint de se cacher sous les porches des immeubles tous les deux mètres. « C’était surréaliste. Comme si j’étais en Palestine et que l’ennemi sioniste me bombardait. Je ne pouvais pas m’imaginer que c’étaient des Syriens », dit-il.

« Y a que le fric qui les calme »
Un soir de décembre, en rentrant chez lui, le jeune homme est pris d’un sentiment étrange. Les avions et les combats se sont tus. Un silence assourdissant auquel plus personne n’était habitué. Il ne parvient pas à trouver le sommeil. Le lendemain matin, la famille apprend qu’un accord de trêve a été signé entre les rebelles et le régime et que les civils pourront quitter Alep en bus. La fin du calvaire, pensent-ils alors. Chadi, son frère et un cousin arpentent les rues afin de trouver un taxi qui voudra bien emmener la famille et leurs bagages en zone sûre. Ils arrêtent la première voiture qui passe et demandent : « Jusqu’où sont arrivés les soldats du régime ? » avant de se rendre compte qu’ils sont tombés sur des soldats en civil. Ces derniers les insultent avec « l’accent alaouite », les tabassent et prennent leur argent et leurs portables, avant de les laisser filer. « Encore une fois, y a que le fric qui les calme », dit-il. Le trio regagne l’appartement situé au troisième étage. Alors qu’il voit ses collègues infirmiers et ses amis regagner les fameux bus verts, Chadi est pris au piège. Le quartier est tombé aux mains du régime et semble échapper au deal signé lors de la trêve. La famille se confine et ne parvient pas à retrouver ses esprits. Dehors, les cris des soldats russes, des miliciens irakiens, des Assakers, mais aussi des pilleurs qui s’introduisent dans les appartements désertés par leurs propriétaires. « À plusieurs reprises, mon frère et moi avons songé à descendre avec nos armes et nous battre jusqu’à la mort. Je suis tellement gauche que je n’aurais peut-être rien pu viser, mais bon. Et puis on pensait à notre mère et à notre sœur. Que seraient-elles devenues sans nous », se dit Chadi.

Débute alors un nouveau siège dans une pièce de quelques mètres carrés, où les provisions alimentaires suffisent tout juste. Durant trois semaines, des soldats font descendre les habitants. Après avoir contrôlé l’identité des femmes et des enfants, les hommes sont alignés en pleine rue. Les plus malchanceux sont torturés et battus. Certains disparaissent. Les plus chanceux s’en sortent en donnant de l’argent, une fois encore. « Ils savaient que mon frère et moi faisions partie d’un groupe rebelle et ils voulaient nous emmener au poste. Mais notre oncle est intervenu en leur donnant un peu d’or. Ça les a calmés. Jusqu’au prochain officier qui passait par là… » se souvient Chadi, visiblement habitué à la manœuvre. Une fois encore, le jeune homme échappe de peu à la mort. Un mois plus tard, les soldats et les miliciens quittent les lieux. « À partir de là, il y a eu du mouvement. Des gens de l’ouest revenaient et même les compagnies d’électricité et d’eau afin de rendre compte de l’ampleur des travaux à prévoir. » Chadi active ses connexions afin qu’ils l’aident à trouver un passeur. Il a compris, au fil des ans, que l’argent est le nerf de la guerre et de la survie. En Syrie plus qu’ailleurs. Ses anciens patrons à Idleb réussissent à trouver quelqu’un susceptible d’avoir le bras assez long pour passer les barrages de l’armée sans être inquiété. Chadi s’embarque dans la voiture d’un inconnu, visiblement un gradé de l’armée, affronte dix barrages sans aucun problème, avant d’arriver en lieu sûr, dans le rif d’Idleb, contre 2 000 dollars. Une fois en ville, il lui faut repartir à zéro. Sa famille le rejoint quelque temps plus tard.

Aucun hôpital d’Idleb n’accepte sa candidature, au vu de sa formation théorique incomplète. Aujourd’hui à al-Bab, il a repris ses études d’infirmier et s’est réengagé au sein d’Ahrar al-Cham, en tant que combattant cette fois et plus radicalisé que jamais. Alors que la bataille de Afrine lancée le 20 janvier par l’armée turque aidée de groupes rebelles syriens contre les forces kurdes du YPG (bras armé du PYD, parti prokurde) bat son plein, Chadi n’est descendu qu’une seule fois combattre. Cette offensive apparaît à ses yeux comme celle de la dernière chance pour les rebelles. Celle de pouvoir reconquérir de nouveaux bastions, alors que le régime accule au même moment la Ghouta (près de Damas) et le rif d’Idleb.



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