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Culture

« Call Me by Your Name », obsédé par son (très) beau reflet

Critique

Alors qu’il avait a priori l’ensemble des ingrédients pour se présager un succès, le film de Luca Guadagnino, qui suit la romance dans les années 80 entre un jeune garçon et un universitaire, se révèle être une délicieuse friandise, mais qui survole toutefois la mécanique des sentiments.

18/01/2018

La projection de Call Me by Your Name, dans le cadre du festival de Sundance en janvier 2017, avait d’abord créé une sorte de petit phénomène, provoquant des logorrhées élogieuses chez beaucoup de critiques. À cette acclamation collective qui n’a pas tardé à faire tache d’huile, est venue se greffer, en août dernier, une bande-annonce dont les deux minutes criaient au chef-d’œuvre. Enveloppée par la pellicule sucrée de Luca Guadagnino, taquinée par le soleil insolent de la campagne italienne, bercée par la puissance ingénue des mélodies de Sufjan Stevens, l’idylle du couple Timothée Chalamet/Armie Hammer ne pouvait qu’attiser curiosité et impatience, en laissant présager un grand moment de cinéma.

Histoire universelle
Réalisé donc par Luca Guadagnino, qui avait commis en 2015 A Bigger Splash, un remake peu inspiré de La piscine, Call Me by Your Name est au départ une adaptation du roman d’André Aciman. Il détaille la rencontre puis la liaison dans les années 80 entre Elio, jeune garçon de dix-sept ans (Timothée Chalamet) et Oliver, un universitaire américain de vingt-quatre ans (Armie Hammer) qui séjourne dans la villa familiale du premier afin d’assister le père, un éminent professeur spécialiste de la culture gréco-romaine. Les jours ronronnent paisiblement pour Elio, alors qu’il perfectionne son piano, se noie dans sa musique ou se réfugie dans ses lectures. Mais le charisme désinvolte d’Oliver, dont les refoulements frustrants participent à la mécanique de séduction, rompra aussitôt cette tranquillité, à mesure que les deux garçons se toisent, s’apprivoisent et qu’une passion s’installe entre eux. Une « romance gay », s’étaient donc empressés de clamer les réseaux sociaux. Erreur. Car cette qualification signifierait enfermer à tort ce beau mélo à combustion lente dans une posture de genre. Or, la force de Guadagnino est, au contraire, d’avoir finement désamorcé ce travers, d’avoir dé-normer le récit d’Elio et Oliver, d’en avoir fait une histoire d’amour commune et le fait qu’elle concerne deux hommes constitue une piste secondaire du film, importante certes, mais pas sa matière centrale.

Ailes brûlées
L’essentiel étant que cet amour est déchirant parce qu’impossible. Pas vi(v)able à cette époque, à cause de leur différence d’âge, dans les milieux bourgeois auxquels ils appartiennent, et au vu de la relation professionnelle d’Oliver avec le père et l’entourage d’Elio. Les deux garçons se créent donc des lieux d’une infinie beauté où cultiver leur passion : dans le silence feutré d’un grenier qu’ils dépoussièrent, traversés par la lumière tendue et sensuelle de la chambre qu’ils partagent, ou dans les eaux irisées des piscines et lacs alentour. Ce sont donc leurs peaux, mouillées par l’interdit, séchées à la chaleur de cette campagne luxuriante, animées par une bande-son remarquable, somptueusement habillées, puis dénudées par des draps salis, qui donnent au nouveau film de Luca Guadagnino tout son tempérament. Et le problème est bien là : comme l’indique son titre (en référence à un jeu oiseux entre les deux garçons qui décident de s’appeler l’un l’autre avec leurs propres prénoms), Call me By Your Name semble être un objet obsédé par son propre reflet et semblerait s’être noyé dans un souci de photogénie au profit d’une construction plus étoffée des personnages et du lien qui se tisse entre eux.


En effet, cette importance accordée à l’esthétique fait de l’ombre à ce qu’il aurait mieux convenu de souligner : le parcours initiatique d’Elio et Oliver, psychologique, émotionnel et sexuel, d’abord chacun de son côté, puis ensemble, lorsqu’ils se retrouvent dans cette situation qu’ils ont du mal à nommer, analyser, freiner ou vivre. On peine même à palper la frustration des personnages tant tout cela est survolé – la seule scène supposément crue est si soignée qu’elle en devient artificielle –, exprimé à demi-mot, laconique, murmuré, tempéré, jusqu’à fondre leur amour dans la paresse d’un renoncement. Et, à la fin du film, au lieu que cette passion promise à l’éphémère ne construise des ailes aux deux héros, elle se suffit de les leur brûler, ainsi que le récit, sous le soleil trop lisse de leurs vies bien rangées.


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