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Culture

Lettres de France : que reste-t-il de tous ces yéyés...

Décryptage
09/01/2018

Les années 2010. Tous les garçons et les filles nés entre 1965 et 1980 s'en souviendront surtout comme de cette décennie qui a vu littéralement crever, souvent sous leurs yeux, leurs idoles. Qu'elles soient britanniques, américaines, canadiennes ou françaises. Comme la dernière en date. Une femme que les francophones en général, les Libanais en particulier, adoraient. France Gall. Née musicalement en 1963, sous le soleil, exactement. C'était Ne sois pas si bête, une adaptation par Pierre Delanoë de Stand a little closer. Isabelle est devenue France. En plein cœur des yéyés. Le presque centenaire Edgar Morin, qui a carrément inventé l'onomatopée-mot, et beaucoup de concepts sociologiques en passant, sourit jaune.

 

Les morts vivent
Pauvres yéyés. Ces années-là n'auront pas duré longtemps. Mais elles auront, et leurs représentants surtout, fondamentalement marqué la chanson française – ce n'est pas Étienne Daho qui dira le contraire. Wikipédia les énumère presque tous. La postérité a été moins indulgente.

Tous les garçons et les filles qui aiment, qui chantent et qui dansent la chanson française se souviennent. Des morts, d'abord. Johnny, évidemment. En 1961, l'idole des jeunes lance le twist à l'Olympia, du 9 septembre au 20 octobre. En 1962, Claude François, alias Kôkô, enregistre son premier disque, en français et en arabe, Le Nabout twist, après être monté à Paris sur les conseils de Sacha Distel et Brigitte Bardot, pas encore siphonnée, loin de là. Il y a aussi le vaillant Frank Alamo et Ma biche (Sweet For My Sweets). Et le « père tranquille du rock », Richard Anthony, qui de là où il est entend sûrement encore siffler TGV et autres Thalys... Il y a C. Jérôme et ses délicieux Kiss me et Et tu danses avec lui... Dalida, mille et une fois Dalida, bien sûr, qui était au début yéyé jusqu'au bout des seins, son Bambino, T'aimer follement, ses Enfants du Pirée, son Gondolier, et tout, tout le reste... Michel Berger. Tellement (étoile du) berger. Un Hamburger pianiste, auteur-compositeur-interprète, directeur artistique et arrangeur musical de génie. La chanson française lui est infiniment redevable, comme à Gainsbourg et Brel : Starmania, quelques-unes des plus belles chansons de Véronique Sanson et de Françoise Hardy, son Prince des villes (entre autres chefs-d'œuvre), et la renaissance de... France Gall.

 

(Lire aussi : France Gall, poupée des sixties et muse de Michel Berger)

 

France d'en haut
Sacrée France. Faire la liste de tous les succès de mademoiselle Gall est fastidieux, tellement ils sont nombreux. Mais il le faut, du moins pour une partie d'entre eux : Laisse tomber les filles ; Sacré Charlemagne ; Poupée de cire, poupée de son ; Les sucettes ; Bébé requin ; La déclaration d'amour ; Si maman si ; Viens je t'emmène ; Besoin d'amour ; Il jouait du piano debout ; Tout pour la musique ; Résiste ; Débranche ; Cézanne peint ; Babacar ; Ella elle l'a ; Évidemment, etc. Cela aide à prendre conscience, cela calme (la carrière est juste remarquable...), et cela permet, surtout, de mieux discerner ces deux France qu'en apparence, tout sépare.

Il y a la France d'en haut. Celle qui se fanait dans son pays après ses succès yéyé, son Eurovision et ses sublimes gainsbourgies, mais qui cartonnait néanmoins en Allemagne, est née en 1974, de sa rencontre avec Michel Berger. La femme pleine est née. La femme-éléphant, au sens brechtien du terme, qui s'est battue comme une lionne pour survivre à la mort de sa fille Pauline ; à celle de son homme – le berger, encore lui ; à ses cancers. La femme engagée, mais maladroite, officiellement de gauche, mais qui a voté Sarkozy en 2007 « parce qu'il a naturalisé 25 femmes qui venaient de la rue », et qui a dû s'expliquer laborieusement sur le mariage pour tous après s'être rendu compte que ses « amis gays étaient stupéfaits et furieux ». La femme amoureuse. De l'Afrique. Tellement. De cette négritude follement fitzgeraldienne. Celle qui rappelle à tous ceux qui avaient été tentés de l'oublier que Paul Cézanne était un génie. La femme-mémoire, qui garde constamment allumée, encore et toujours elle, l'étoile du berger, avec ses comédies musicales, et leurs réinterprétations – Le blues du businessman version Julien Doré est juste à tomber...

 

(Lire aussi : « Laissez-les. C’est ce public que j’aime »)

 

France d'en bas
Et puis il y a la France d'en bas. Cette Alice au pays des merveilles (elle a failli être embauchée par Disney, d'ailleurs, pour réincarner l'héroïne de Lewis Carroll, mais cela ne s'est plus fait...), cette fille folle de Claude François (elle lui a inspiré Comme d'habitude), puis de Julien Clerc, qui a commencé twist, et fini par se faire totalement twister par l'un des plus grands poètes du XXe siècle : Serge Gainsbourg lui-même. L'homme à la tête de chou, avant tout le monde, mieux que tout le monde, avait vu la it girl de Nabokov blottie et chevillée au corps de cette petite fille blonde aux nattes si sages. Alors, il a écrit et composé pour elle, comme pour ces douzaines de femmes littéralement hors du commun. Il a travaillé à la démesure de France Gall, Pygmalion malgré ses cris d'orfraie, véritable Frankenstein, inventant carrément cette Gall que Michel Berger se hâtera de déconstruire – sauf peut-être sous la couette conjugale. Il écrira, naturellement, ces Sucettes à l'anis d'Annie achetées pour quelques pennies. Il écrira aussi de douces rebellions : Ne sois pas si bête, N'écoute pas les idoles ou Laisse tomber les filles, ou des #MoiLolita violemment mignonnes : Attends ou va-t'en, Baby pop, Nous ne sommes pas des anges, ou Néfertiti. Mais il accouchera surtout d'un monument de la chanson française, vite résumé à un premier prix Eurovision, alors que c'est en réalité une véritable révolution : Poupée de cire, poupée de son.

1965. « Nous n'avions pas vingt ans quand Poupée de cire, poupée de son triomphait à l'Eurovision, une des choses qui vous marquent son bonhomme, mieux qu'un cours de droit romain ou la lecture de Teilhard de Chardin », disait le romancier Patrice Delbourg. On dira ce qu'on voudra, mais on est bien au-delà de la marionnette, œuvre aux cinquante nuances de gris du Gepetto-Gainsbourg, loin de cette petite fille de 18 ans mal dans sa peau, spectatrice de sa vie et qui avait « très peur des garçons ». Avec cette poupée de cire et de son, Serge Gainsbourg a offert à une France pré-soixante-huitarde encore très frileuse, réchauffée par les liseuses de tante Yvonne, un des morceaux les plus subversifs de la chanson française, transformant la France en Barbie girl, poupée gonflable (dé)livrée aux bons plaisirs de tous les jeunes et moins jeunes Weinstein de l'époque. Et qu'est-ce qu'ils étaient nombreux, bien napthalinés dans leurs placards...

 

Et puis Françoise...
Et maintenant ? Maintenant que France Gall est partie, que reste-t-il de tous ces yéyés ? Les septuagénaires, papis du rock et du twist, éternels Gigi l'amoroso... À tout seigneur tout honneur : Eddy Mitchell, désormais vieille canaille sublime. Mais aussi Dick Rivers (ses Chats sauvages étaient tout Scream...), Danyel Gérard, Mike Shannon, Frankie Jordan, ces Âges tendres et têtes de bois comme on les aime. Il y a l'indémodable Adamo, ses hanches, sa brune, sa neige, son monsieur, ses filles du bord de mer reprises follement par Arno, ses collines de Rabiah, son Inch'allah. Il y a le soleil noir, aujourd'hui (Christophe) Colomb de cent et une Amériques musicales, amoureux fou de l'électro : le surpuissant Christophe. Il y a Jean-Jacques Debout, dans son lalaland avec l'inoxydable et sémillante Chantal Goya. Et ces filles, qu'on ne peut pas oublier : Zouzou, acidulée en diable, qui enregistrait avec Jacques Dutronc et Alain Chamfort ; Petula Clark, Birkin avant l'heure, son ancêtre Mortimer Peabody, sa gadoue ; Jacqueline Taëb, Lolita Lempickisée à vie avec son tube 7 heures du matin, sans oublier Michèle Torr, absolument, exquise esquisse, première épouse de Christophe, qui voulait absolument lâcher son tablier pour aller danser ce soir...

Il y a aussi les deux icônes. Les deux rivales. Elles n'ont pas tant en commun, à part qu'elles sont éminemment 60s, éminemment yéyé. Férocement ancrées dans l'imaginaire collectif des francophones de la planète. Comme France Gall, mais différemment. Elles, ce sont les deux S : Sheila et Sylvie. Il faut réécouter, pour la première, L'écuyère, et, pour la seconde, Par amour ou par pitié. Deux morceaux moins connus, mais affolants, qui montrent combien et comment ces yéyés ont magiquement accouché.
Enfin, il y a le mythe. Né dans ces yéyés, accompli des années plus tard. Ce mythe est malade, si fragile, épique, abracadabrantesque, sysiphien, saturnien, somptueux et impérial. Ce mythe ne doit pas prendre froid en 2018. Ce mythe s'appelle Françoise Hardy.

 

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Antoine Sabbagha

Idole inoubliable , avec ses yéyés,France Gall restera toujours vivante en nous .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LES UNS S,EN VONT D,AUTRES Y VIENNENT ! C,EST LA VIE...

Aractingi Farid

Cher Monsieur,
Je vous remercie chaleureusement pour ces nostalgiques et néanmoins souriantes "Lettre de France". Nous avons grandi en écoutant les yé-yé (je pense que le pluriel est en débat). Je découvre même dans votre témoignage deux titres que j'ignorais : Néfertiti et l'Ecuyère. En tout cas, votre texte rend justice à France Gall, qui fut jadis "ma chanteuse préférée", car à l'époque de SLC et MAT, on votait pour le référendum annuel.
Je ne vous rejoins pas sur le qualificatif de maladroite, dont vous affublez ses engagements - mais c'est un écart mineur qui nous sépare.
Enfin, permettez-moi de rajouter que deux grandes chansons françaises ont été inspirées par France Gall : Comme d'habitude, que vous mentionnez, et Souffrir par toi n’est pas souffrir de Julien.
RIP

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