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Liban

Christine Farès : J’ai effacé de nombreuses histoires de ma mémoire, pour survivre...

Pat.K. | OLJ
23/12/2017

Christine Farès travaille au CICR depuis 37 ans. Elle a commencé comme secrétaire. Aujourd'hui, elle est responsable de la recherche et du rétablissement des liens familiaux.
Elle a vécu les pires moments de la guerre et a surtout accompagné des familles de prisonniers libanais et palestiniens détenus en Israël ou au Liban-Sud, dans la zone de sécurité. Aujourd'hui, elle participe entre autres aux opérations de rapatriement de corps de Libanais morts en Israël après avoir fui le Liban-Sud en mai 2000 suite au retrait des troupes de l'État hébreu.
« Pendant très longtemps, j'ai été la voix des prisonniers. Je lisais les lettres à leurs familles et livrais les messages qu'ils voulaient envoyer à leurs enfants. Il y a certaines personnes que je n'oublierai jamais, comme une jeune fille palestinienne. Son père était prisonnier dans une geôle israélienne à Ashkelon. Elle avait 15 ans à l'époque. Son père a été libéré, elle a été elle aussi prisonnière. Une fois libérée, elle a épousé un homme qui a été, lui aussi, détenu dans une geôle israélienne. Elle vit toujours au Liban. Elle se porte bien. Tous les jours, elle m'envoie un message sur le réseau WhatsApp », s'émeut-elle. « Je n'oublierai jamais la mère de Soha Béchara (qui avait tenté d'assassiner le chef de l'Armée du Liban-Sud, Antoine Lahd). Je n'ai jamais appris son prénom. Je l'appelais Oum Adnane. Quand les Israéliens ont autorisé les visites dans leurs prisons, j'ai fait en sorte que la mère de Soha Béchara soit parmi le premier groupe de parents à se rendre sur place, même si sa fille n'était pas la plus ancienne prisonnière. »
« J'ai effacé de nombreuses histoires de ma mémoire. Je pense que j'ai fait cela pour survivre, parce qu'on ne peut pas être confronté à autant de peine et de chagrin et rester indifférent aux autres. Il y a quelques années, j'étais invitée à un mariage, l'une des femmes présentes a couru vers moi en criant mon nom. Je ne l'ai pas reconnue. Elle m'a raconté son histoire. Enfant, elle avait été bloquée avec ses frères à Maghdouché, au Liban-Sud, durant la guerre, alors que ses parents étaient à Beyrouth. C'est avec moi qu'elle a franchi les lignes de démarcation pour arriver à Beyrouth-Est », se souvient-elle.

« Même pas au courant... »
« La guerre du Liban, Beyrouth divisée, sa ligne de démarcation étaient des choses difficiles à vivre au quotidien. Tous les jours, je franchissais cette ligne pour venir de mon domicile à Achrafieh jusqu'au bureau situé à Hamra. Je n'oublierai jamais Marie-Rose Itani, l'une des femmes les plus influentes du bureau de CICR à Beyrouth, aujourd'hui décédée. Elle donnait des directives par radio pour que nous prenions le point de passage le moins dangereux. J'ai aussi beaucoup travaillé avec des personnes qui recherchaient leurs parents. Des enfants nés d'unions entre des Libanais et des étrangères, des hommes qui n'étaient même pas au courant qu'ils avaient des enfants. C'était avant l'apparition des médias sociaux », précise Christine Farès.
« Je me souviens d'une femme suisse, née en 1960, qui voulait retrouver son père qu'elle n'avait jamais vu. Elle n'avait que sa carte de visite, celle qu'il avait donnée à sa mère, serveuse dans un restaurant, suite à leur première et dernière rencontre alors qu'il dînait seul lors d'un voyage d'affaires. J'ai retrouvé l'adresse, l'homme était décédé, mais il avait un fils adoptif qui a accueilli à bras ouverts sa sœur et l'a aidée à tisser des liens avec toute sa famille libanaise », poursuit-elle. « Je vais aussi à la frontière pour le rapatriement des corps de Libanais morts en Israël et dont les familles veulent qu'ils soient enterrés dans leur terre natale. Jusqu'à il y a peut-être dix ans, il y avait des femmes et des enfants qui rentraient au Liban. Ce n'est plus le cas actuellement. Je vois la détresse des familles lors des rapatriements, leur regard, je sens leur envie de rentrer eux aussi au Liban avec le corps de leur bien-aimé. »
« Quand on travaille pour la Croix-Rouge internationale, on ne privilégie pas telle cause politique pour telle autre, on ne sert que la cause humaine et humanitaire », conclut Christine Farès.

Pat.K.

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