Nos Lecteurs ont la Parole

De l’identité

par Dina GERMANOS BESSON
OLJ
13/12/2017

« Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires se gonflent de l'ardeur des passions mauvaises. »
William Butler Yeats

L'identité du sujet doit être bien vulnérable pour qu'il se sente menacé par un écrit, un film, une œuvre d'art. Les meilleurs ont renoncé à l'esprit militant, pendant que les pires participent à un discours dénonciateur, agressif, non productif. L'ardeur des passions traduit une fragilité identitaire. Si ceux qui s'attachent tellement à leur cause et à leur identité croient vraiment détenir la vérité, pourquoi se sentiraient-ils menacés par l'artiste? Quant aux « meilleurs », ils se sont émancipés de la notion d'identité, toujours aliénante, « meurtrière », comme dit l'autre.
Le malaise du sujet contemporain qui souffre d'instabilité et de la précarité des liens, nostalgique parfois du temps passé, tombe dans des pièges multiples : ségrégation, militantisme, montée du phénomène religieux, expression des identités exacerbées et, par conséquent, anéantissement des subjectivités. Il dit oui c'est ça, oui aux signifiants qui ne lui font plus désormais injure, à une langue toute totalitaire, bloquant la parole associative. Or, à la question du sujet « qui suis-je ? », on tenterait de faire exister la réponse : Je suis l'indéterminé (il n'y a pas d'être du sujet), visant par conséquent à la sortie du troupeau et du culte identitaire. Se dévoile alors un sujet qui n'est plus soumis à la domination d'un discours, mais qui travaille au contraire à en défaire les valeurs vaniteuses. Car, en effet, qu'est-ce qui permet de déjouer l'hypnose collective ? C'est, sans doute, le refus d'admettre l'identité comme donnée une fois pour toutes, l'affranchissant de toute tyrannie. La dimension de l'intime est aujourd'hui menacée par l'émergence des revendications identitaires, privant le sujet de la responsabilité de ses actes. Il est désormais soumis à des idéaux, suggestionné par le discours ambiant.
Or, l'on sait que le sujet se libère, le jour où il découvre qu'il ne peut tout dire, qu'aucun autre ne pourra répondre à l'énigme de son être. Et c'est justement ce deuil qui permet de restituer la subjectivité. L'existence de l'inconscient implique une subversion de l'individu. Il est sujet, c'est-à-dire un individu doté d'un inconscient, d'un savoir insu. Ce sujet, qui est dorénavant conçu comme sujet divisé, est « sans identité » (Soler, 2015). Il est « sans identité », car une part de son être lui échappe. Elle ne peut être identifiée. Tout se passe comme si cet inconscient, hôte étranger qui subvertit nos dires et nos actions (via lapsus, rêves, actes manqués, etc.), faisait vaciller nos certitudes identitaires.
La politique se constitue par la multiplicité des singuliers. Quant au totalitarisme, il annihile la multiplicité – et donc la subjectivité – au profit de l'un, d'un sujet collectif. Dès lors, le lien social ne s'édifie plus collectivement dans l'espace mouvant de la « parole contradictoire » vivante ; de cette parole qui, en faisant cohabiter les tendances opposées, démantèle d'un seul coup les convictions. Il est au contraire imposé, donné, préfabriqué, sans avoir à se bâtir par le dialogue, le débat et la dialectique. Le totalitarisme apparaît au moment où le langage, qui se caractérise par la polyphonie et l'équivocité, qui résiste donc aux méfaits de l'aliénation par un outrage au sens commun, se réduit à des significations univoques. Ainsi, c'est en réhabilitant la parole détonante, accidentelle, politiquement incorrecte, que se tisse le lien social, qui est un lien langagier, au sens où l'indique la formule de Benveniste : « La langue est ce qui tient ensemble les hommes » (Stitou & Gori, 2014). Ce nouage, où l'on s'engage singulièrement, n'existe qu'à condition de restituer et de reconnaître la part d'énigme inhérente au langage. En effet, c'est en rejetant l'indicible (récit, mythe, poésie) que le lien social se dissout. Et ce n'est pas le moindre intérêt de découvrir aujourd'hui, grâce à nos artistes, une façon originale dans ce contexte d'y faire pièce.
Il est alors urgent que la pratique intellectuelle ou critique se dissocie de cette « poétique perpétuelle de l'ennemi », pour reprendre une expression de S. Žižek.

 

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