Diplomatie

Imbroglio autour d’un départ de Tillerson

Après avoir laissé courir, 48 heures durant, les rumeurs, Trump assure que son chef de la diplomatie reste à son poste.

Le secrétaire d’État Rex Tillerson (à gauche) et le président Donald Trump lors de l’Assemblée générale de l’ONU, en septembre. Photo Reuters

Pris dans la tourmente de l'affaire Flynn, qui pourrait établir un lien direct entre l'équipe du candidat et la Russie (voir plus haut), le président américain Donald Trump a coupé court hier soir aux spéculations concernant un remplacement imminent de son secrétaire d'État Rex Tillerson. « Les spéculations des médias selon lesquelles j'ai viré Rex Tillerson ou qu'il partira bientôt sont des INFOS BIDON ! Il n'est pas sur le départ et malgré des désaccords sur certains sujets (c'est moi qui ai le dernier mot), nous travaillons bien ensemble et l'Amérique est dignement respectée à nouveau », a-t-il lancé sur Twitter. Depuis jeudi soir, les médias américains s'étaient fait l'écho de nombreuses rumeurs annonçant un départ imminent du chef du « Foggy Bottom », alors que les relations entre les deux hommes ne sont clairement pas au beau fixe. Donald Trump et la Maison-Blanche avaient eu auparavant plusieurs fois l'occasion de démentir les informations ayant fuité dans les médias, mais s'étaient jusqu'ici abstenu.

« Il n'y a pas d'annonces à ce stade », avait seulement commenté la présidence. Seule la porte-parole de la diplomatie américaine, Heather Nauert, avait démenti la rumeur : Rex Tillerson « aime son travail » et a l'intention de rester à la tête du département d'État. Le principal intéressé s'était quant à lui contenté de qualifier les informations du New York Times de « risibles ». Avant le démenti du locataire de la Maison-Blanche, l'actuel patron de la CIA, Mike Pompéo, était pressenti pour remplacer M. Tillerson. Le portrait de ce militaire, connu pour ses positions radicales, faisait hier le tour des médias internationaux.
Et pour cause : la rumeur est apparue particulièrement crédible en raison des relations exécrables, à en croire les journaux américains, entre les deux hommes. « Je suis le seul qui compte », affirmait tranquillement le président américain Donald Trump à Laura Ingraham de Fox news, le 2 novembre dernier. « Je suis le seul qui importe, ajoutait-il, parce que c'est moi qui définit la politique » des États-Unis, en réponse à une question de la journaliste qui l'interpellait sur la situation semble-t-il précaire du département d'État et le rôle de Rex Tillerson, et lui demandait si le secrétaire d'État comptait rester à ses côtés sur le long terme. En neuf mois, le président américain n'a jamais manqué une occasion de contredire son secrétaire d'État, de limiter son champ d'action et d'affaiblir sa voix au sein de son administration.

 

(Pour mémoire : Trump alimente les rumeurs sur un départ de Tillerson)

 

« Crétin »
Plusieurs piques présidentielles à l'encontre du chef de la diplomatie américaine ont fait la une des journaux ces derniers mois. Ce n'est pas tous les jours qu'un président défie son secrétaire d'État – lequel l'a traité de « crétin » après une réunion début octobre – à un test de QI, ou lui dit publiquement sur Twitter qu'il « perd son temps » à chercher une solution diplomatique avec Pyongyang, alors que lui-même prône une approche militaire. Lorsque Mohammad ben Salmane s'est engagé dans une opération de lutte anticorruption début novembre, Rex Tillerson a préféré avoir une approche prudente, exprimant « quelques inquiétudes », face à un Donald Trump presque enthousiaste et qui a apporté un soutien sans réserve au prince héritier saoudien.

Le dossier iranien est également une source de divergences profondes entre les deux hommes. Qualifié de « pire accord » de l'histoire par l'ex-star de la téléréalité, l'accord sur le programme nucléaire iranien contribue, selon Tillerson, à la stabilité de la région, en dépit de ses défauts. La crise entre le Qatar et ses voisins du Golfe, Arabie saoudite en tête, illustre parfaitement les désaccords entre les deux hommes. Dès le début, Donald Trump a pris fait et cause pour Riyad. Rex Tillerson a dû adopter une position plus neutre, rappelant la présence d'une base américaine stratégique au Qatar. Les messages contradictoires émanant des deux côtés n'ont fait qu'offrir une image désunie de la diplomatie américaine.

 

(Pour mémoire: Trump pas sûr que Tillerson reste jusqu'à la fin du mandat)

 

Affaibli par son président, Rex Tillerson l'est aussi par la réorganisation du département d'État, accompagnée d'une coupe de budget conséquente (plus de 30 %) qui a suscité une hémorragie au sein du corps diplomatique américain, dont des centaines de membres ont été poussés vers la sortie. Presque un an après la prise de fonctions de Donald Trump, certains postes ne sont même pas occupés, comme celui de sous-secrétaire d'État à l'Asie de l'Est, de sous-secrétaire d'État pour la zone du Proche-Orient, d'ambassadeurs en Arabie saoudite, en Turquie, en Jordanie, en Égypte ou encore au Qatar. De quoi inquiéter ceux qui cherchent à faire front uni à Washington et sauver les apparences.

S'il n'a pas réellement trouvé sa place au sein du cabinet de Donald Trump, entouré pour l'essentiel de militaires, Rex Tillerson fait pour l'instant le dos rond. Modéré, le secrétaire d'État tend à rassurer les alliés des États-Unis, désorientés par la diplomatie du tweet pratiquée par le président américain. Et même s'il n'arrive pas à peser, force est de constater que c'est sa ligne, défendue également par les militaires, qui l'emporte dans les faits pour l'instant sur tous les grands dossiers : Corée du Nord, Iran, Syrie, Qatar.
Même démenties, les spéculations concernant son départ devraient très probablement l'accompagner au cours de ses prochaines visites européennes la semaine prochaine, comme une épée de Damoclès.

 

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