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Moyen Orient et Monde

« Les médias au Moyen-Orient ne sont pas en mesure d’être des contre-pouvoirs »

Entretien

Le président de RSF, Pierre Haski, répond aux questions de « L'OLJ ».

14/11/2017

Pierre Haski, cofondateur du site Rue89, a été élu à la tête de Reporters sans frontières en juin dernier. Il était invité par May Chidiac à participer à la sixième édition de la conférence des Esprits libres connectés, qui a eu lieu mercredi dernier au Phoenicia. L'occasion d'analyser pour L'Orient-Le Jour les grands enjeux auxquels sont confrontés aujourd'hui les médias dans le monde.

Quel est l'état actuel de la liberté d'expression dans le monde arabe ?
Comme partout ailleurs, la situation est en régression. La liberté de la presse a connu des périodes de progrès considérables, et il est certain que les révolutions arabes en 2011 ont apporté un espoir concernant, d'une part, la démocratisation des régimes, et d'autre part, la circulation des idées via les réseaux sociaux. On a raconté à l'époque que c'étaient des révolutions Facebook. Il y avait ce slogan sur un mur de Tunis, « merci Facebook ». Les deux notions se sont pourtant heurtées à un mur. Lors de la révolution égyptienne par exemple, Wael Ghonim, un employé de Google, avait appelé à manifester sur la place Tahrir au Caire, en créant une page Facebook. Il a dit plus tard quelque chose d'important : « We wanted democraty, we got mobocracy » (« Nous voulions la démocratie, nous avons eu la démocratie par la foule »). Les réseaux sociaux se sont, de fait, transformés en ennemis de la liberté d'expression et de l'information, parce que ce sont devenus des lieux d'affrontements.

La presse dans le monde arabe réussit-elle à jouer le rôle de contre-pouvoir ?
Je crains que non. Il y a peu d'endroits dans le monde où la presse joue ce rôle de contre-pouvoir, y compris au Liban (classé mondialement 99e). L'une des critiques qui est notamment adressée à la presse libanaise, c'est d'être totalement partisane. De fait, chaque média a son orientation politique et aucun n'apparaît totalement indépendant et neutre, afin de permettre au citoyen de se faire une opinion librement. Internet aurait pu être ce lieu de confrontation des idées, de manière libre et démocratique, mais cela ne l'est pas. Les médias au Moyen-Orient ne sont pas en mesure d'être des contre-pouvoirs, ni même de permettre l'expression des différents points de vue qu'il y a dans leur société.
Pire que cela, il y a eu l'Arabie saoudite qui a demandé au Qatar il y a quelques mois de fermer al-Jazeera. Je n'arrive pas à me souvenir d'un autre exemple d'un État qui demande la fermeture d'une chaîne de télévision chez son voisin.

La déontologie journalistique semble s'être notamment perdue en route...
C'est l'enjeu des prochaines années. Il y a dix ans, lorsque Twitter et Facebook ont commencé à émerger, il y a eu ce mythe de dire on est « tous journalistes ». Vous avez un smartphone, un ordinateur, vous pouvez communiquer sur les réseaux sociaux et vous êtes tout aussi journaliste que ceux qui ont une carte de presse. Il reste pourtant des spécificités au métier de journaliste, comme la vérification, la hiérarchisation, la contextualisation, qui font qu'une information a du sens. Tout l'enjeu dans cette période de confusion généralisée, où plus personne ne sait ce qu'est une info et ce qui ne l'est pas, est de retrouver des normes. On a eu l'exemple en France avec un article du Gorafi (site parodique) lors de la campagne électorale, qui disait qu'Emmanuel Macron n'aimait pas serrer la main des ouvriers et se les lavait juste après. C'était parti d'une rencontre avec des pêcheurs, où il tient un poisson pour les photos. Mais lorsqu'il a rencontré les ouvriers de Whirlpool, ces derniers lui sont tombés dessus. Macron ne comprenait pas pourquoi. Le Front national avait utilisé l'info du Gorafi en la présentant comme une véritable information. Cela relève de la pure manipulation.

Pourquoi les médias dits « mainstream » ont perdu une partie de leur légitimité ?
Il y a une défiance aujourd'hui vis-à-vis de la presse. Il n'y a que 15 % des Libanais qui font confiance à leurs médias. En France, c'est autour de 18 %. Cette confiance a disparu depuis longtemps car les gens ont le sentiment que les journalistes ne jouent plus le rôle de contre-pouvoir, ne défendent plus la veuve et l'orphelin. C'est pour cela que je suis devenu journaliste, pour être le Zorro de l'information. Depuis une trentaine d'années, il y a cette idée que les journalistes sont passés de l'autre côté, qu'ils sont devenus des éléments du pouvoir.

Comment regagner cette confiance perdue ?
En refaisant du journalisme tout simplement. Je trouve que l'exemple de la collaboration entre des centaines de journalistes dans le monde ces dernières semaines, autour des Paradise Papers, est un bel exemple. C'est la voie à suivre pour le journalisme. On vit dans un monde où les plates-formes, Facebook, Twitter, Google et autres, ont pris une place colossale. Cela a entraîné des dérives terribles, qui font que par exemple, dans l'affaire de l'élection américaine, Facebook a reconnu que 125 millions d'Américains avaient été exposés à des «fake news» payées par la Russie. À Reporters sans frontières, nous travaillons sur la vérification d'informations en essayant de répondre à la question suivante : quel processus doit avoir suivi une information pour être considérée comme fiable? À partir du moment où cette norme est acceptée par tous les acteurs, elle doit être négociée avec les réseaux sociaux, c'est-à-dire que cette information peut être mise en avant dans les algorithmes. Une info qui n'est pas fiable diminuera en poids dans la circulation de l'information.

C'est ce qu'a tenté de faire «Le Monde» en créant un outil de vérification de l'information, le « Decodex ».
Le problème est que Le Monde est lui-même un média, et la réaction immédiate a été de dire « mais qui t'a fait roi ». RSF essaie de travailler avec des groupes de chercheurs, des syndicats de journalistes, des associations d'éditeurs, pour définir des normes communes qui seraient déconnectées de ces enjeux de concurrence. On a quelques années devant nous, avant que tout cela n'explose. Si les gens ne savent plus à quel saint se vouer, à quelle source se vouer, on est à la merci des démagogues ou de ceux qui veulent utiliser cette ignorance pour faire passer les pires idées avec les pires intentions.

La Turquie fait aujourd'hui la une en termes de non-respect de la liberté de la presse.
La Turquie est devenue la plus grande prison de journalistes au monde, avec des procès en cascades cauchemardesques. Les dossiers sont bâclés, les accusations parfois totalement contradictoires. Nous essayons de garder un coup de projecteur sur ce pays, sur ces journalistes, car on pense que cela les aide malgré tout. Cela ne résout pas tout, car il y a le problème plus large de ces démocraties illibérales qui sont en train d'émerger. Comme la Pologne, la Hongrie, ou la Russie de Poutine. Il y a un retour de l'autoritarisme, comme en Égypte. Nous sommes dans un contexte international où les idées de progrès et d'ouverture sont en régression.

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Wlik Sanferlou

Il faut reconnaître que des journalistes se font assassiner physiquement et/ou socialement à cause de leur objectivité.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

C,EST QUE LES GENS N,EN ONT PAS CONFIANCE ! TENEZ, CHEZ NOUS NOUS AVONS UN JOURNAL ERIGE SUR LES FAUSSES RUMEURS MALICIEUSES... TOUT LE MONDE LE CONNAIT...

Marionet

Très bonnes questions et excellentes réponses.

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