Trente-cinq ans après ! Est-ce à dire que les assassins de Rafic Hariri seront jugés en 2040 sous le règne du petit-fils de Hafez el-Assad ? Un jugement si éloigné de la date du crime continue-t-il d'avoir un sens ?
Je cite inlassablement Wajdi Mouawad, qui dit dans son livre Anima : « À la fin de la guerre, en 1991, le gouvernement libanais a fait voter une loi d'amnistie qui exempte de toute poursuite judiciaire la plupart des crimes politiques commis pendant la guerre. L'hécatombe est restée impunie. L'amnistie est devenue amnésie. Et l'amnésie ignorance. » Wajdi Mouawad parle d'amnésie, il faudrait plutôt parler de refoulement : ce mécanisme de défense mis en place par le psychisme pour tenir à distance du conscient des représentations, images ou souvenirs qui sont douloureux à appréhender. L'horreur de l'agi/vécu de la guerre a été refoulé par la majorité d'entre nous. Mais, face à chaque refoulement, notre psychisme est secoué par une tentative symétrique de retour du refoulé.
On voit bien dans le film de Ziad Doueiri, L'insulte, comment une banale altercation entre un Palestinien et un partisan de Bachir Gemayel porte en elle l'étincelle d'un retour à la guerre. Peut-on parler de retour à la guerre quand celle-ci est juste latente parce que « refoulée » dans les esprits ? Qu'elle est belle l'image tournée en Super 8 de ce petit enfant allongé au soleil, à l'arrière du pick-up de son père, dans les bananeraies de Damour! Quel paradis perdu, par la faute des Palestiniens, continue de hanter l'esprit et d'alimenter la rancœur de Tony et quelle haine continue de saigner dans la mémoire de Yasser ?
Les mots qui ne sont pas venus symboliser la guerre, ces mots et maux que chacun a refoulés en lui parce que l'État a institué en 1991 amnistie/amnésie/ignorance... refoulement, ressortent d'une manière encore plus douloureuse.
Pourquoi l'État a-t-il institué cette amnistie/amnésie/ignorance ? Était-ce dans la logique du ni vainqueur ni vaincu pour « aider à la réconciliation » ? De Gaulle au lendemain de la Seconde Guerre mondiale sursoit au procès de la collaboration de l'État et des citoyens français avec l'Allemagne nazie. Plusieurs expériences en Irlande, Chili, Argentine, Espagne démontrent que la génération des commettants n'arrive pas à regarder ses agissements en face. Ce sont les fils qui commencent à « sortir les cadavres cachés dans les placards » par les pères.
A contrario, l'Afrique du Sud avec la « Commission réconciliation et pardon » a purgé son histoire presque à chaud.
Pourquoi l'État a-t-il institué cette amnistie/amnésie/ignorance ? Était-ce dans la logique du ni vainqueur ni vaincu pour « aider à la réconciliation? Ou bien était-ce parce que les chefs de guerre de tous bords, forts de leur amnistie autoproclamée, ont voulu continuer de se partager les parts de la « république bananière » qu'est devenu le Liban tout entier ? Cette amnistie a engendré le clientélisme et la corruption qui gangrènent aujourd'hui tout le pays et à l'ombre desquels on ne pourra jamais reconstruire la citoyenneté.
PS qui a à voir : pour quelques jours encore, se tient à Beit Beirut, à l'intersection de la rue de l'Indépendance et de la rue de Damas (que ces trois noms sont chargés de sens!) l'installation de Zeina el-Khalil « Sacred Catastrophe : Healing Lebanon ». Elle a entre autres mérites d'évoquer les 17 000 disparus de la guerre. Durant les quarante jours qu'a duré l'expo, Zeina el-Khalil a accompli des sortes de rituels de prière pour exorciser la violence qu'a connue Beit Beirut.
Plus que de prières, le Liban a besoin de justice. Que la loi dise le droit. Comme l'a fait le juge Jean Fahd à propos de l'assassinat de Bachir Gemayel.
35 ans après ! Est-ce à dire que les assassins de Rafic Hariri seront jugés en 2040 sous le règne du petit-fils de Hafez el-Assad ? Un jugement si éloigné de la date du crime continuera-t-il d'avoir un sens ? Oui. Il sera d'autant plus porteur de sens que l'histoire ne se limite pas au seuil de nos vies. Pour que nos enfants et petits-enfants sachent que l'impunité n'est pas de mise. Pour que cesse le processus amnistie/amnésie/ignorance... refoulement et retour du refoulé.
Psychanalyste
Nos lecteurs ont la parole - Carla Yared
Les jours d’après
OLJ / le 31 octobre 2017 à 00h00


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef