L'éditorial de Issa GORAIEB

Le culte de l’inachevé

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
28/10/2017

Le Liban plusieurs fois millénaire serait-il en réalité une patrie provisoire comme le prétendent de malveillants voisins, comme s'en alarment aussi les esprits chagrins ? Les centaines de milliers de réfugiés de Palestine vivant sur son sol depuis plusieurs générations, et qui jouissent dans leurs camps d'une large autonomie armée, assurent ne voir dans notre pays qu'un lieu d'asile et de passage, en attendant un fort hypothétique retour dans leurs foyers d'origine. C'est le même discours que tiennent le million de réfugiés syriens, dont une partie se comporte néanmoins comme en terrain conquis.

Mais qu'en est-il des Libanais eux-mêmes, premiers intéressés ? Ce qui est en question dans ces lignes, ce n'est pas cette quête obsessionnelle d'un passeport étranger d'appoint qui s'est emparée de nombre d'entre eux, même s'ils ne veulent y voir qu'une sorte de police d'assurance-avenir pour leur progéniture. Il ne s'agit pas seulement, non plus, de ces partis se disant libanais, souvent représentés au gouvernement, et qui prônent toutefois la dilution du Liban indépendant dans des ensembles arabes ou une Grande Syrie.
Passons également, bien qu'à contrecœur, sur cette atterrante bizarrerie locale, à savoir l'allégeance éhontée que portent les grands blocs politiques à de puissants, mais bien peu séduisants régimes étrangers. Les uns misent ainsi toutes leurs billes sur une moyenâgeuse monarchie pétrolière où le simple permis de conduire accordé aux femmes est perçu, à juste titre, comme une fracassante révolution de palais. Quant aux autres, ils sont les enthousiastes marionnettes d'une arrogante et turbulente théocratie habitée de nostalgie d'empire perse. Entre austères dattiers d'Arabie et envahissantes roses d'Ispahan, c'est le culte du cèdre qui, dans la meilleure des hypothèses, fait figure d'occupation secondaire, accessoire, sinon passagère...

Voilà qui nous ramène à ce provisoire, dont une des particularités bien connues est qu'il est souvent capable de durer. De manière plus sérieuse, plus pressante et immédiate qu'un bouleversement des frontières, ce qui menace en réalité la patrie, sa spécificité, sa société, ses chances de progrès est tapi entre nos murs. Ce qui, déjà, a cessé d'exister, c'est le sens des responsabilités publiques, remplacé par un souverain mépris pour le citoyen ; c'est la conviction des dirigeants qu'ils ne sont pas à leur poste pour refaire le monde (c'est bien au-dessus de leurs capacités), mais pour servir le peuple et satisfaire sa légitime aspiration à une vie décente, autrement qu'à l'aide de solutions précisément... provisoires.

En voici deux exemples entre mille, qui continuent invariablement d'accaparer les débats du Conseil des ministres. Au lieu de s'atteler à la construction de centrales électriques au sortir de la guerre, on a recouru, des décennies durant, aux expédients, aux générateurs de quartier, aux usines flottantes amenées à grands frais, et cela continue. Il en est de même pour la question des ordures ménagères, traitée par-dessus la jambe, si bien qu'on en est encore à explorer les avantages et inconvénients de l'incinération. Mais dans le même temps et avec la même paresse mentale, la même manie de tout remettre à plus tard, les mêmes conflits d'intérêts bassement matériels, les responsables envisagent d'agrandir, car parvenues à saturation, les décharges côtières : elles-mêmes créées en attendant de voir venir.

Voir venir quoi au juste ? Pas la peine de demander, ils ne sauraient que répondre.

 

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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