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Moyen Orient et Monde

Riyad et Bagdad officialisent leur lune de miel

Diplomatie

Un Conseil de coopération bilatéral a été créé hier entre les deux pays, adoubé par les États-Unis.

Julie KEBBI | OLJ
23/10/2017

C'est une avancée historique. L'Arabie saoudite et l'Irak ont annoncé hier la création d'un Conseil de coopération bilatéral, à l'occasion de la visite du Premier ministre irakien, Haider al-Abadi, à Riyad. Le but de ce nouvel organe commun aux deux pays vise au développement des relations stratégiques, la lutte contre l'organisation État islamique (EI) dans la région et la stimulation des échanges entre les deux voisins. « J'ai hâte de voir les réunions de la commission irako-saoudienne contribuer à aller vers des horizons plus larges et plus accueillants », a déclaré le roi Salmane ben Abdel Aziz al-Saoud lors de la signature du mémorandum de l'établissement de la commission. « Le grand potentiel de nos deux pays nous offre une opportunité historique de construire et de travailler activement ensemble pour réaliser nos aspirations communes », a-t-il ajouté.

Le Premier ministre irakien est allé dans le même sens que le souverain saoudien, se disant « optimiste » pour la réalisation de cette commission de coordination entre les « deux peuples frères » et pour tourner la page de la « guerre ». Cette commission marque « un tournant important dans la coopération et le partenariat » entre Riyad et Bagdad « dans tous les domaines : la sécurité, l'économie, le commerce, la culture », a-t-il poursuivi. « J'exhorte les ministres des deux parties à coopérer et à accélérer la mise en œuvre de l'accord », a insisté le dirigeant irakien.

L'annonce de la signature de l'accord, approuvé en août par le Conseil des ministres saoudien, intervient au même moment que la tournée dans le Golfe du secrétaire d'État américain, Rex Tillerson, en visite à Riyad et présent à la séance inaugurale du Conseil. Ce dernier a salué cette initiative affirmant que « les États-Unis soutiennent une coopération renforcée entre l'Arabie saoudite et l'Irak ». Il a appelé les deux pays « à continuer à élargir cette relation vitale pour la stabilité de la région ». « Le Conseil de coordination ne permettra pas seulement une coopération plus étroite dans la lutte contre Daech, mais participera aussi à la réhabilitation des installations et des infrastructures des zones libérées », a-t-il précisé.

Réchauffement des relations

Le rapprochement entre l'Arabie saoudite et l'Irak ouvre un nouveau chapitre dans les relations entre les deux pays. Malgré quelques ouvertures, leurs rapports sont compliqués depuis 1990 suite à l'invasion du Koweït par l'Irak de Saddam Hussein. Cette offensive avait donné lieu à une rupture des relations diplomatiques avec Riyad qui ont été rétablies en 2004 à la chute du régime irakien. L'ambassade d'Arabie saoudite à Bagdad avait par ailleurs été rouverte fin 2015 suite à l'arrivée au pouvoir de M. Abadi en 2014, un chiite modéré dont le royaume wahhabite cherche à se rapprocher. Mais le diplomate est expulsé huit mois plus tard après avoir déclaré aux médias qu'un groupe irakien, soutenu par l'Iran, cherchait à l'assassiner.

L'arrivée de l'EI sur la scène régionale a cependant obligé les deux pays à coopérer contre les jihadistes ces dernières années, partageant une frontière terrestre de près de 800 kilomètres. Les relations entre Riyad et Bagdad se sont doucement réchauffées et les signes de rapprochement se sont multipliés cette année. Le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir, a effectué une visite surprise en Irak en février dernier au cours de laquelle il a rencontré son homologue et le Premier ministre Abadi, une première depuis 2003. En juin, M. Abadi se rendait à Djeddah pour rencontrer le roi Salmane.

Durant l'été, le prince héritier saoudien, Mohammad ben Salmane, recevait Moqtada Sadr, influent dignitaire chiite en Irak ne disposant pas des faveurs de Téhéran et qui ne s'est pas rendu dans le royaume depuis onze ans. Quelques semaines plus tard, le poste-frontalier d'Arar, qui constitue le seul point de passage terrestre entre l'Irak et l'Arabie saoudite, est rouvert, 27 ans après sa fermeture, pour favoriser les échanges commerciaux. Autant d'événements qui ont pavé le chemin au renforcement officiel de leurs relations bilatérales.

Contrecarrer l'Iran

L'enjeu de cette coopération nouvellement affichée avec la création du Conseil bilatéral entre Riyad et Bagdad est double. Au-delà de la lutte contre l'EI, l'Arabie saoudite voit surtout d'un mauvais œil l'expansion iranienne en Irak depuis 2003 et cherche à la contrecarrer à tout prix. « Le symbole des dirigeants irakien et saoudien réunis est fort. La formation d'un Conseil irako-saoudien – dont il reste à observer la réalité et l'efficacité – va dans le sens d'un endiguement de cette influence », explique Julien Théron, politologue et enseignant en relations internationales à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, interrogé par L'Orient-Le Jour. Il faut donc remettre la naissance de la commission de coordination dans le cadre du « tournant politique de l'Arabie saoudite qui cherche à élargir sa diplomatie et à trouver de nouveaux partenaires en Irak, avec qui elle a des intérêts stratégiques communs », souligne pour sa part Myriam Benraad, professeure assistante en sciences politiques à l'Université de Leyde aux Pays-Bas et spécialiste de l'Irak, également interrogée par L'OLJ. Du côté irakien, « M. Abadi cherche à réaffirmer la souveraineté de l'Irak et à réduire symboliquement la dépendance de Bagdad à l'égard de l'Iran, ce qui plaît aux Saoudiens », observe-t-elle. Selon l'experte, il s'agit cependant de « voir comment l'Iran va réagir » tandis que le Premier ministre irakien va « sûrement subir des pressions des figures chiites en Irak ».

La coordination entre Riyad et Bagdad suit la ligne stratégique annoncée par le dirigeant américain, Donald Trump, il y a peu, visant à contrer les activités de la puissance chiite dans la région accusée de « semer la mort, la destruction et le chaos à travers le monde ». « Maintenant que la lutte contre l'EI touche à sa fin, les milices iraniennes qui sont en Irak doivent rentrer chez elles. Les combattants étrangers qui sont en Irak doivent rentrer chez eux et permettre aux Irakiens de reprendre le contrôle », a d'ailleurs déclaré M. Tillerson hier. Le secrétaire d'État vise notamment le Hachd el-Chaabi, des forces paramilitaires de plus de 60 000 hommes regroupant des milices chiites appuyées par Téhéran et assistant les forces irakiennes contre l'EI.
« Le Premier ministre Abadi est issu d'un consensus irano-américain qui rend possible à la fois une forte influence iranienne dans le domaine sécuritaire et cet accord irako-saoudien », précise M. Théron. Selon l'expert, « il faudra voir la réalité d'un tel projet par les arbitrages décidés à Bagdad, car rien ne dit que Téhéran ne s'opposera pas à l'investissement du secteur privé irakien par Riyad ou à une coopération irako-saoudienne avancée dans le domaine pétrolier prônée à Bagdad, samedi dernier, par le ministre saoudien du pétrole Khaled el-Falih ». « En l'état, ces annonces sont encore trop floues pour constituer un réel rééquilibrage de la ligne stratégique de Bagdad », conclut M. Théron.

 

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EN PLEIN FLIRT LE MIEL COULE A PROFUSION... KHALLINA NCHOUF BASS I DIROU DAHRON LA BA3DON SI CA CONTINUE !

Chammas frederico

Il y a le "Grand Satan" , les USA pour l'Iran
Et
Le "Petit Satan" , l'Iran. Pour les USA
Ces demonisations sont la pour durer tant que l'Iran menacera la sécurité d'Israel et tentera un accès vers la Méditerranée...
Et
Les USA s'opposeront aux progrès nucleaires et balistiques de l'Iran...menaçant leurs amis Israelins et saudiens

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

BAGDAD RETOURNE DANS LA FAMILLE ARABE...

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