Liban

L’Insulte au professeur

Tribune
13/10/2017

Comment cela s'appelle déjà quand l'ignorance obscurcit l'esprit, que la violence méprise l'université, que le maître chanteur menace le maître ?

Comment dit-on déjà ? L'oppression, la tyrannie, l'humiliation, la honte... non, il doit bien y avoir un autre nom, plus improbable encore.
11 octobre. Les mercredis de la culture à l'Université Pour Tous de l'USJ. Le réveil est heureux : cet après-midi, à 16 h, Ziad Doueiri viendra parler de son film L'Insulte. Toute l'équipe attend ce moment, de nombreux cinéphiles aussi.
10 h. Premier appel d'intimidation. Le ton monte dans la journée, la menace gronde. « Nous ferons de tout pour vous en empêcher. Quant à Ziad, il aura affaire à nous. » Qui nous ?
Une poignée d'étudiants de l'USJ. Nos étudiants !
Je maintiens la rencontre qui n'a aucune portée politique. Les gens ont besoin de parler avec Ziad parce qu'ils ont vu son film. Et qu'ils en sont remués. Et qu'ils en sont fiers. Et que cela les travaille, les bouleverse, revient de loin. Et qu'ils ont des questions à poser, et peut-être aussi des points à lui reprocher. Et que le dialogue est urgent.
14 h. Les forces de l'ordre encerclent l'UPT. Quelque soixante manifestants arrivent. L'agitation augmente, les slogans, les cris, la colère, la haine. La télévision, présente au départ pour Ziad, change d'objet. La culture a si peu de poids devant la violence sur nos petits écrans. Certains médias préfèrent le bruit, les conflits, la guerre, cela abrutit mieux le spectateur.
15 h. Je demande à parler avec le meneur du « jeu ». Ils sont deux. Je les accueille dans mon bureau pour les écouter. Le plus fier se présente : « Je suis l'un de vos étudiants. Depuis 9 ans. J'en suis à mon second master. » Je l'en félicite : « Je pourrais donc être votre professeur. » Il me signifie sur un ton condescendant que je n'avais pas le droit d'organiser cette rencontre sans leur assentiment : « Vous recevez un traître. Vous êtes un traître vous aussi. »
L'insulte. Dans mon propre bureau.
Je pense au film de Ziad pour m'assagir : il faut tenter de comprendre son malaise. Le point de vue adverse. Je lui réponds toutefois que notre ministre de la Culture a reçu le cinéaste, que L'Insulte est projeté dans toutes les salles du Liban, qu'il n'y a donc pas traîtrise : « Et vous, avez-vous vu le film ? » Ici, il s'en offusque, se lève et me défie : « Si nous n'entrons pas tous pour protester, rien ne se fera. »
L'insulte et le chantage.
Les forces de l'ordre me dépêchent de choisir. Notre université est ouverte à tous, ils sont les bienvenus, mais 15 seulement, faute de place puisque la salle commence à se remplir.
Le meneur exige un minimum de 30 protestataires. On me demande de le ménager. « Non : 15. Il y a déjà un autre public ici. » Il s'en indigne, s'apprête à frapper : « Vous vous croyez mieux que nous ? » Et la stratégie de la victimisation s'ensuit : « Nous sommes tous des martyrs, et toi, tu es qui ? » Le martyrologe. La mémoire manipulée. Faut-il lui expliquer que, par exemple, l'UPT organise aussi une sortie à Khiam pour y recueillir les tristes témoignages sur la douleur du Liban-Sud ?
Comment cela s'appelle déjà quand l'étudiant agresse l'enseignant au sein de l'université, que le jeune ne reconnaît plus l'autorité de rien et de personne ? Le monde se serait-il renversé, aurait-il perdu ses repères ?
La suite, tout le monde la connaît. Elle fut diffusée sur toutes les chaînes de télévision. Alors qu'elles ont tu l'essentiel. La rencontre féconde avec Ziad, avec le cinéma, avec l'art. La salle pleine, les gens assis à même le sol, perchés sur les rampes, sur le rebord des fenêtres, debout, dans le couloir, peu importe. Juste tendre l'oreille et écouter, participer, dialoguer, s'exprimer. Sur le devoir de mémoire, sur le message de réconciliation, sur le cheminement de l'insulte à la parole nécessaire, de l'enfermement sur soi à l'ouverture à l'autre, de la haine à l'amour.
Mais, dites-moi encore, comment cela s'appelle déjà quand les jeunes ne respectent plus ni l'art, ni le maître, ni le penseur, ni l'université ?
Je ne trouve pas. Je sais seulement que je dénonce toute personne qui soutient par sa sympathie cette forme d'agression, d'intolérance, de violence, d'affront au professeur, au père, à la dignité humaine. Car c'est cet appui tacite, qui, étonnamment, aveugle encore des gens de culture, des gens de nos amis, oui c'est cet appui moral tacite qui renforce le régime de l'insulte.

 

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Irene Said

Au fait, ce magnifique détenteur de "2 masters"...il serait bien plus utile en Iran...au lieu de polluer cette Université ici au Liban avec sa mentalité rétrograde !
Irène Saïd



















gaby sioufi

MAGNIFIQUE.
PLUSIEURS LECONS A DONNER A NOS EDILES POLITIQUES- je cite ceux anti moumanaa(en principe) :
apprendre a resister, a ne pas flechir sous les menaces et autre chantage de nasrallah et Co
INSISTER sur nos valeurs, notre desir d'independance veritable,
apprendre a LUTTER pr de vrai.

aux autres, aux hordes "moumanaaiennes", inutile d'insister, elles sont TROP endoctrinees pr jamais voir clair

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL Y A UN MASTER DE L,HEBETUDE AUSSI... FAUT BIEN LE LUI EN ATTRIBUER !

Irene Said

Il a deux masters...dit-il ?

Eh oui:
1 master en insolence et prétention enfantine
1 master en stupidité résultant d'un manque
évident de de raisonner par soi-même

Pauvre Liban si de tels énergumènes composeront la société active de demain !
Irène Saïd

Yves Prevost

Comment cela s'appelle ? "En toute jeunesse et toute beauté, le début de la tyrannie " (Platon )

Bery tus

Superbe, magnifique est refléte la réalité !! Mais cependant je me demande comment un mec qui vas être diplômé d’un deuxième master puisse être si complexer et inculte que ça c’est dire que ces 2 masters ne l’ont pas aider à voir juste 10% de la Lumière y’a haram

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