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Moyen Orient et Monde

« Des ponts, des ponts et encore des ponts », portrait du pape en architecte

Lecture

« Politique et société, un dialogue inédit. » Un nouveau livre d'entretiens du pape François, cette fois avec un spécialiste de la communication, Dominique Wolton.

Fady NOUN | OLJ
29/09/2017

François « la révolution de la tendresse » ; François « l'Église des pauvres ». Un formidable rempart d'étiquettes nous empêche de voir François, le prêtre jésuite devenu évêque, puis archevêque de Buenos Aires, avant d'être élu pape à sa grande surprise (« Je suis venu au Vatican avec une petite valise... »), et s'employant à ne pas perdre une seule minute pour réformer l'Église du dedans et influer sur le cours de l'histoire, grâce à cette formidable institution dont il ne maîtrise qu'en partie les rouages et qui d'ailleurs défie toute explication : « L'histoire de l'Église est une histoire qui, sans Dieu, ne se comprend pas », dit-il.

Le nouveau livre d'entretiens de Dominique Wolton (*) nous permet de mieux connaître l'homme qui a charge de plus d'un milliard d'âmes, ce qui d'ailleurs fait son bonheur. La principale chose qui le rend heureux est de « rencontrer les gens », répond-il à une question, avant d'ajouter « quand je suis sur la place (Saint-Pierre) ».
Homme de communication, auteur de nombreux ouvrages, dont deux livres d'entretiens avec Jacques Delors et l'ancien archevêque de Paris, le cardinal Jean-Marie Lustiger, Dominique Wolton a abordé ses entretiens avec une vision globale de monde. Comment faire face aux ravages, inégalités et incommunications de la mondialisation ?

Comment détrôner l'argent (l'intérêt financier) comme principal agent des rapports qui s'établissent entre les hommes ? Comment opérer l'unité dans la diversité humaine extraordinaire qui nous entoure ? Comment sauver le monde des guerres de religion qui le ravagent ? Comment faire de la place à la libre pensée et à l'athéisme dans le dialogue multiculturel ?

D'une totale sincérité, le livre reste, toutefois, limité par un certain européocentrisme. Le Moyen-Orient, par exemple, n'y est perçu qu'à travers les tensions mondiales qui le traversent. Mais c'est là la qualité et le défaut propres à ce type d'ouvrage : ouvrir de multiples pistes de réflexion, tout en laissant certaines questions en suspens.

« Des ponts, des ponts et encore des ponts. » Cette phrase qui figure dans les premières pages du livre résume bien la mission que s'attribue François. La grande marque de sa vision pastorale pour l'individu comme pour les sociétés, c'est sans doute la souplesse, le refus de toute raideur pastorale, de tout moralisme et de toute fermeture idéologique.

Certes, il ne transige pas sur la vérité. C'est particulièrement clair sur le mariage des personnes du même sexe : « Appelons donc cela des "unions civiles". Ne plaisantons pas avec la vérité. Le mariage est un mot historique. Depuis toujours dans l'humanité, et non pas seulement dans l'Église, c'est un homme et une femme. On ne peut pas changer cela comme ça, à la belle étoile... » Cette dernière phrase étant dite en français.

Cœur brûlant mais cerveau lucide, le pape est un tendre, mais aussi un homme réaliste. Dominique Wolton aime particulièrement deux mots qu'il lui a lancés par l'entrebâillement de la porte, en le quittant à la fin de l'un de ses entretiens : « Pas facile... Pas facile... ! »

Oui, gouverner spirituellement le monde n'est pas facile. Le François de Wolton est un homme modeste, intelligent, qui conduit délicatement ses frères vers la vérité ; mais sans prosélytisme, uniquement « par attraction », comme il le dit lui-même, citant Benoît XVI. « Le prosélytisme, si je puis dire, ce n'est pas très catholique », lance-t-il.

 

Un homme lucide sur lui-même
C'est aussi un homme lucide sur lui-même ; un homme qui ne craint pas d'avouer « une certaine tendance à la facilité et à la paresse » comme étant son principal défaut ; ni ce qu'il doit aux femmes, dont une psychanalyste qu'à l'âge de 42 ans il a vue six mois durant « pour éclaircir certaines choses », et la militante communiste qui lui a « appris à penser la réalité politique » ; ni de dire ce qui le met en colère, « l'injustice », ni ce qui le révolte, « l'hypocrisie » ; ni de souffler que le soir de son élection, une paix descendue du ciel l'a enveloppé « qui ne l'a plus jamais quitté ».

Un homme libre, voilà le François qui ressort de la lecture du livre d'entretiens. Au passage, il corrige une erreur d'interprétation fondamentale : « Mon encyclique Laudato si' n'est pas une encyclique verte, c'est une encyclique sociale. » « Derrière l'écologie, il y a les problèmes sociaux », précise-t-il, dénonçant l'exploitation effrénée des ressources de la planète par le grand capital, jusqu'à épuisement du sol.

Le chapitre « Europe et diversité culturelle » se détache des autres par les défis qu'il nous lance. « La créativité, le génie, la capacité de se relever et de sortir de ses propres limites caractérisent l'âme de l'Europe », y affirme le pape. N'est-ce pas exactement ce dont le monde arabe a besoin pour franchir les murs de la prison culturelle et religieuse où l'histoire le tient prisonnier depuis douze ou treize siècles ?
Quelques bons conseils au passage : « La saine laïcité (...) consiste à dire que les choses créées ont leur propre autonomie. Par exemple, l'État doit être laïc (...). Un pays laïc, c'est là où il y a de la place pour tout le monde. C'est la transcendance pour tous. »

Et ailleurs : « Que faire avec les jeunes ? Les suivre en les guidant. Les accompagner dans leur croissance. Beaucoup de mariages se sont formés comme cela. Ils se sont connus là (aux Journées mondiales de la jeunesse), et puis ils ont continué par chat, puis ils se sont fiancés, puis, c'est notre époque, ils ont cohabité, et puis à la fin ils se sont mariés. »

Ailleurs encore : « Les péchés les plus légers sont les péchés de la chair (...), les péchés les plus dangereux, ceux de l'esprit. » Et de mettre en garde contre la tendance à comparer le confessionnal à un passage par le teinturier : « Réfléchis à d'autres voies (...). Le péché, cela s'efface lentement, très lentement... en allant vers le bien », fait-il à un jeune Argentin.

D'émouvants échanges sont par ailleurs consacrés à la communication, avec l'insistance sur la « condescendance » de Dieu, qui doit servir de modèle : « Dieu communique en s'abaissant. Il communique en traçant un chemin avec son peuple (...). Il s'abaisse en Christ. C'est ce que les théologiens appellent la condescendance, la kénose, comme disent les premiers pères. »

Qu'il soit abordé à travers une grille de lecture intimiste, politique, historique, sociale ou anthropologique, l'ouvrage est bien aéré et ses huit chapitres s'accompagnent, chacun, d'extraits des encycliques, exhortations et homélies du pape qui lui donnent un surcroît d'intérêt. Et comme des glaneurs après la moisson, on est sûr d'y trouver de nouveaux points d'intérêt à chaque relecture.

 

(*) « Politique et société », pape François, rencontres avec Dominique Wolton, éditions de l'Observatoire, 420 p.

 

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Soeur Yvette

Le Pape Francois est unique ...un Jesuite qui construit des ponts..que Dieu le garde pour L"Eglise...

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