Liban

Quand le gardien du temple ouvre grand la porte

Pause verte
26/09/2017

« Qui les gardera, eux, les gardiens ? »
Satires, VI, 347 de Juvénal

Les membres du Conseil des ministres, et même les députés, ne sont plus à une contradiction près. Le dimanche 17 septembre, lors d'une réunion extraordinaire du gouvernement consacrée principalement à des sujets électoraux, une dispute a éclaté entre les ministres de l'Information, Melhem Riachi, et de l'Environnement, Tarek el-Khatib. Le motif ? Le ministre de l'Environnement veut proroger le délai de travail des carrières illégales de deux ans, ce qui a paru excessif à son collègue, dont ce n'est pourtant pas la spécialité, contrairement à lui.
Or ces carrières ne sont pas « illégales » pour rien. Sous couvert « d'égalité des chances » (entre les régions, les communautés...), on permet régulièrement à certains sites de continuer à fonctionner sans garde-fous, ne serait-ce que deux jours par semaine, ou alors sous couvert d'obscurité, pour éviter « la discrimination par rapport aux uns et aux autres », comme l'a expliqué il y a quelques temps le député Akram Chehayeb à L'Orient-Le Jour. Et le ministre de l'Environnement, passant outre au nom même de son ministère, ouvre grand la porte du temple en proposant lui-même la prorogation de délais fictifs, sous prétexte « d'attendre que le plan directeur des carrières soit prêt », comme il l'a déclaré à L'OLJ le 18 septembre.
Attendre quoi, sinon Godot ? Un plan directeur des carrières. Un plan définitif de gestion des déchets. Une loi d'organisation de la chasse. Un programme de nettoyage du fleuve Litani, qui irrigue la plupart des légumes et fruits que nous consommons. Et j'en passe... Que de délais, d'atermoiements, de retards, d'années perdues au nom de ces grands cadres organisationnels qui ne viennent jamais, ou trop tard, ou tronqués, ou déformés, ou tout simplement inappliqués! Qui se souvient aujourd'hui de la pollution de l'air qui empoisonne notre quotidien, du trafic devenu inextricable en raison de l'absence de transports publics, d'égouts se déversant sans traitement dans la mer parce que des stations d'épuration flambant neuves sont toujours fermées, n'ayant jamais été reliées à des réseaux, etc. ?
Et ce désordre, ce manque de planification ne se calcule pas seulement en années perdues mais en santé mise en péril, en patrimoine naturel pillé, en identité usurpée par des bouleversements brusques et violents. Reconnaît-on encore la côte noyée sous le béton, les montagnes transformées en gruyère, les villes privées de leurs bâtiments iconiques ?
Les gardiens du temple, eux, oscillent entre de (plus ou moins) mauvaises décisions (plus ou moins bien) intentionnées, ainsi que le montrent, par exemple, les querelles récurrentes sur les carrières. On hésiterait à les soupçonner de complicité avec les contrevenants (il n'est pas rare qu'ils s'accusent mutuellement de pareilles intentions, sous couvert d'anonymat bien sûr) ou de simple incompétence.
De ce point de vue, un autre dossier, celui des déchets ménagers, toujours perdu dans les limbes des solutions ratées, est un parfait exemple de ces incohérences qui empêchent toute réelle avancée – sans compter le manque de volonté politique à la base. Ainsi, ces dernières semaines, nous avons eu droit à une sévère mise en garde du président de la commission parlementaire de l'Environnement, Akram Chehayeb, contre une nouvelle crise des déchets à prévoir, et un son de cloche radicalement différent donné par le ministre Khatib qui se veut rassurant, sans être nécessairement convaincant. Le dossier est devenu si nébuleux que c'est... la commission parlementaire de la Défense qui a abordé le sujet hier, se promettant de transmettre une recommandation au Conseil des ministres en ce sens ! « Pourquoi se mêlent-ils de cela ? Comptent-ils régler le problème des ordures en ayant recours au nucléaire ? » ironise un collègue.
Bref, quel que soit le sujet, les gardiens du temple sont perdus ou coupables, et s'ils n'oublient pas la porte grande ouverte, ils la gardent béante sciemment. La nature, au sens le plus vaste du terme, est laissée sans protection, à la merci des convoitises les plus folles.
Rien de nouveau sous le soleil, me diriez-vous, et vous aurez bien raison. Cela fait des décennies que ça dure. Et cela fait bien longtemps que les gardiens du temple n'en sont plus. Mais ne serions-nous pas tout simplement victimes d'un malentendu ? Les vrais gardiens du temple ne sont-ils pas supposés être ceux qui ne trempent pas encore dans ce « naturicide » interminable ? Les seuls capables de « garder » ce qui fait d'un territoire une nation ?
Sauf que, si les responsables politiques ont perdu la clé de la porte d'entrée ou l'ont livrée aux bandits, les autres gardiens, eux (ou « nous »), sont profondément endormis, leur sommeil jamais perturbé par les battants livrés à tout vent.

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Remy Martin

Faudrait que l'OLJ traduise et publie en arabe certaines plumes ... pour davantage de portee. Juste une idee passagere ...

gaby sioufi

les gardiens du temple ? C qui ca ?
existent ils vraiment ?
inshallah ! que le CC n'en soit pas a son seul acte positif

Dounia Mansour Abdelnour

Vous êtes trop aimables de les nommer gardiens du temples alors qu'ils sont les vendeurs du temple. Mercantiles et cupides, ils n'en ont cure de Mère Nature qui les nourrit, les désaltère, les habille, et leur procure l'air qui leur indispensable pour la vie. Tant d'indifférence, d'ignorance, de mépris à l'égard de leur mère nourricière est une trahison à leur pays et une insulte à notre intelligence!

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