Culture

Nadine Abou Zaki dévoile « Le Journal d’un mûrier » qui a vécu la guerre...

Rencontre

Après avoir taillé la pierre, puis exploré par la plume les arcanes de la pensée, la voici qui donne sur scène la parole aux arbres. En particulier à un certain mûrier qui en a vu des vertes et des pas mûres...

13/09/2017

Elle a beau faire parler les arbres, Nadine Abou Zaki garde quand même un profond attachement à la réalité. Sa formation de philosophe y est sans doute pour quelque chose. Sa pratique de sculptrice aussi peut-être. Toujours est-il que ce goût du réel et du concret – pierre ou pensée soient-ils – se mixe chez elle avec un puissant attrait pour les choses de l'esprit. Lesquelles nimbent ses œuvres d'un halo de spiritualité et de poésie.

La dernière en date, une performance scénique intitulée Le Journal d'un mûrier, à l'affiche du théâtre al-Madina les 14, 15 et 16 septembre, ne déroge pas à la règle. Fruit de sa collaboration avec le chorégraphe et danseur franco-ivoirien Jean-Paul Mehansio, cette pièce « inspirée d'un fait réel », signale-t-elle, mêle tous les ingrédients qui régissent l'univers de cette auteure-sculptrice-philosophe.

La sculpture y est présente à travers la scénographie, la philosophie hindouiste l'est dans le symbole de l'arbre renversé et la poésie dans l'écriture du texte. « Un texte dont les mots prennent corps, à travers l'interprétation de deux comédiennes, Dana Mikhaïl et Rouaïda al-Ghali, mais s'incarnent aussi dans la danse de Jean-Paul Mahansio et la musique improvisée du guitariste Toni Élieh », souligne-t-elle.

 

Troisième œil
Ne pas se fier à son abord réservé, presque timide. Nadine Abou Zaki n'est pas une timorée. Mais une de ces personnes qui, calmement et sans tapage, vont au bout de leurs convictions. Et mettent tout en œuvre pour les partager, les diffuser. Les siennes, la jeune femme les « affiche » carrément sur son front orné d'un bindi, cette goutte rouge portée entre les sourcils par les femmes indiennes et qui symbolise le troisième œil.

Pour elle, il s'agit de l'emblème de son attachement à l'hindouisme (qu'elle a approfondi en apprenant le sanskrit et en lui consacrant sa thèse de doctorat à la Sorbonne). « Cette pensée offre une représentation de la vie plus conforme à mes idéaux de tolérance, de paix et de passion », confie-t-elle. « Elle nourrit d'ailleurs tout ce que je fais. »

En effet, cette philosophie se reflète dans tout ce que l'artiste a entrepris depuis la fin des années 90. À l'époque, initiée par Aref el-Rayess, Mona Saoudi et Sami al-Rifaï, elle avait commencé par graver la pierre de formes constructivistes et architecturales. Une création physique alimentée en parallèle par une réflexion intellectuelle couchée sur le papier de plus d'un ouvrage publié en français. Dont une Introduction aux épîtres de la sagesse, une biographie du critique d'art Nazih Khater ainsi qu'un roman intitulé De Femme à homme qui vient également de sortir en version arabe chez Dar al-Farabi (Min Imra'a ila rajol). Et puis, à partir de 2014, « taraudée par les questions liées à la place du corps dans cette ère de la virtualité, j'ai ressenti le besoin de donner une nouvelle dimension à ma pratique artistique, d'y introduire encore plus profondément l'élément humain », dit-elle. « Je me suis alors tournée, avec Please (Don't) Touch Me, vers la performance interactive et la sculpture vivante incarnée par des danseurs, mais aussi d'autres artistes : musiciens, éclairagistes, designers (Zeid Hamdan, Alaa Minawi, Béchara Atallah et Lisa Chehadé).

Quelques mois plus tard, la crise des déchets m'a portée à m'interroger sur les défis liés aux problèmes écologiques et environnementaux. Du coup, j'ai fait évoluer cette œuvre en Please (Don't) Touch The Trash, présentée dans le cadre du Festival Bipod au théâtre al-Madina. »

 

Témoin silencieux du destin des hommes
« Aujourd'hui, Le Journal d'un mûrier se situe dans la continuité de ces deux précédentes performances. Leurs problématiques m'ont amenée à m'interroger sur notre responsabilité vis-à-vis de la nature, à l'ère du numérique. Je me suis mise à regarder les arbres, à les contempler, à me demander s'ils pouvaient avoir une mémoire, une conscience. S'ils réagissaient émotionnellement avec les êtres humains... De là est né mon projet de recueillir des témoignages de relations intimes des hommes avec des arbres. Et c'est au cours de cette entreprise que je suis tombée sur un récit – véridique – très puissant d'un mûrier témoin de la violence de la guerre. J'avais trouvé le narrateur idéal pour raconter la guerre libanaise mais aussi l'universalité de la violence dans notre monde actuel. »

En donnant la parole à ce mûrier, « témoin silencieux de la vie des hommes, de leurs actions, de leurs guerres et leurs destins », Nadine Abou Zaki dresse le portrait d'un monde dominé par les conflits guerriers et les désastres écologiques. Une petite performance de moins d'une heure à travers laquelle elle espère sensibiliser « le public, et plus particulièrement les jeunes », à développer une culture de paix et de retour à la nature. Une pierre de plus dans l'édifice d'un art à portée civilisationnelle qu'érige cette professeure de philosophie à l'Université américaine de Beyrouth.

 

L'art à portée sociale
Toujours dans cet esprit, Nadine Abou Zaki vient d'ailleurs d'initier, en partenariat avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), un projet « socio-artistique sur le thème de l'environnement », qui sera lancé au courant de ce même mois de septembre dans sept écoles publiques. « Avec l'objectif de soulever une prise de conscience par la jeune génération des défis écologiques et environnementaux auxquels ils sont confrontés », espère-t-elle.

 

Pour mémoire

« Le lieu et le corps » de Nadine Abou Zaki

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