L'été tire à sa fin. De ma fenêtre ouverte, sous une arche sans crépi, l'azur fait un rectangle. Dans ma maison livrée aux vents, je tourne avec le soleil. Je retrouve les sensations d'avant, me récupère. Quand on rentre au pays, les passions se réveillent, loin des simulacres et des faux-semblants, et les mots ne sont plus un coup d'épée dans l'eau. On n'est plus l'apprenti, on redevient le maître, et l'attente est si grande qu'à défaut de sublime, on se retrouve sans rien. Et le sublime était au village de Abey.
Dans cette contrée boisée, au palais où vécut Sitt Nassab, la mère de Fakhreddine, nous vîmes d'abord les entrelacs d'arcades, les lignes de fuite, les niches, les oubliettes, une poterne et un escalier dérobé. Ici, en été, on dormait à l'est et à l'ouest en hiver. Seule Sitt Nassab échappait à la règle, qui gardait le cap dans sa chambre en nid d'aigle qui donnait sur la mer. En amont, dans le salamlek, Mme Kanaan, notre hôtesse, nous a expliqué les usages. Souveraine et blonde comme les blés. Ressemblerait-elle à Sitt Nassab ?
Un peu plus loin, la première école évangélique du Moyen-Orient, ancêtre de l'AUB et d'où a essaimé dans toute la région la mission protestante. Avec ses cyprès pointus, ses marches disjointes, ses planchers éventrés, le carrelage bleu de ses salles de classe et ses arcades entrevues derrière les fruits d'un grenadier. Le souk des Haddad à côté est aussi en déshérence mais résonne encore du marteau des ferronniers. Sur notre chemin, une église fendue en deux comme une coque révèle aux regards le bleu de sa fresque.
Un pays où la culture et la religion se tiennent par le bras et le temps suit à pied. Un pays en balcon pour voir au soir l'astre du jour se baigner dans l'onde éclatante. Tous les soirs, Sitt Nassab, à sa fenêtre, en songeant à son fils, regardait le couchant.
Un pays où, désormais, grâce au recyclage des déchets, l'électricité est partout gratuite et où M. Hamzé, le maire, tend à l'émigré une main si hospitalière que même ceux qui ne sont pas d'ici voudraient y revenir.
Notre guide, lui, est bien d'ici. Il est cananéen. On le connaît depuis toujours. Rien ni personne, ni même ces bâtiments si hauts en face qu'ils insultent l'azur, ne pourront l'en déloger. Il est là depuis cinq mille ans, accroché à cette montagne qui a des ailes et ses racines sont si profondes qu'elles courent jusqu'à la mer. Il vivra avec les saisons, naîtra à l'est, se couchera à l'ouest comme en Égypte ancienne et sera le levain de cette terre et sa destinée.
C'est en fin de journée que nous croisâmes le sublime. À l'église des capucins. Sur le fronton d'entrée, une rose, d'une divine beauté. Elle ressemble au sigle d'Ixsir, le caviste, sauf que celle-ci descend du ciel directement. Tout au fond de l'église, le père Charles est en sandales et bure couleur d'argile. Une corde nouée autour de la taille, il se tient debout près de l'autel. À côté de lui, sur un piédestal et dans une châsse en verre, la statue de Notre-Dame de Fatima. Elle est ceinte d'une couronne rutilante et maquillée avec application. De prime abord, avec sa barbe imposante, c'était le prêtre qu'on regardait. Longtemps nous l'avons écouté, bercés par ses paroles. Il expliquait comment la Vierge était arrivée là, au pied de cet autel, quand survint pour nous l'impondérable. Était-ce un hasard, était-ce un miracle, à chaque fois que de la statue nous avons pris un cliché, parcourant toute la nef et fondant droit sur elle, un rayon avait posé sur sa tête, doublement couronnée, le dessin subtil de la rose, qui nous a incendiés.


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