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Culture

Mohammad Kanaan, une histoire de famille... et de rouge

Portrait

L'artiste de 28 ans, élevé d'abord dans le berceau de l'architecture, explore les blessures de son histoire familiale qu'il caresse avec tendresse et dont il extrait de l'espoir pour son installation « Let's Talk About Red » à la Beirut Art Residency.

30/08/2017

Il y a les ouverts aux quatre vents et les fermés à double tour. Mohammad Kanaan fait partie de cette seconde catégorie. C'est un mauvais client pour l'exercice de l'interview qui, en même temps qu'on tente de lui extirper des mots tenus en laisse par sa timidité dévorante, nous quitte régulièrement du regard pour laisser ses yeux azurés fureter dans tous les coins de la salle et rejoindre, à travers la fenêtre, l'horizon. Toutefois, derrière ce silence lunaire, derrière cette blondeur échappée d'un conte des frères Grimm, ce sourire poinçonné tel un masque de prudence, ces joues briquées de rouge qui font écho à son installation « Let's Talk About Red », au revers de cette féerie apparente, il y a une douleur affleurant que Kanaan ne craint pas de prendre au collet, mais seulement à travers son travail « qui s'exprime à ma place, car je ne sais pas parler de moi », annonce ce timide qui intimide.

 

Retour sur soi
Le penchant pour l'art est venu pas à pas à ce garçon atterri par défaut en fac d'architecture à l'AUB. De fait, il clôt ses cinq années d'études par le projet d'une maison conçue pour un collectionneur d'art et dont la structure s'inspire des œuvres de Louise Bourgeois. De toute évidence, ce goût aura raison du garçon qui s'envole – au propre comme au figuré – pour New York où il a « préféré (s)'axer sur les objets dont la dimension et la portée (lui) semblent plus flexibles et plus adéquates à (son) tempérament. L'architecture implique une trop grande responsabilité ». Au cœur de la Grande Pomme qui, « étrangement, que ce soit au niveau du chaos que de l'énergie, me faisait penser à Beyrouth », s'étonne-t-il, Mohammad Kanaan fait de la direction artistique avant d'intégrer le Art Institute of Chicago pour un master en fine arts. Au-delà de son avancement professionnel – il peaufine sa peinture, fait cohabiter ses poèmes et son art –, il évoque surtout cette phase de sa vie comme celle de l'introspection. « Je dirais presque une thérapie où je me suis posé des questions que je ne m'étais jamais posées auparavant : qui suis-je et pourquoi suis-je tel que je suis ? » Une étape cruciale où ce Petit Poucet, à l'affût de morceaux de lui perdus en chemin, se passionne particulièrement pour l'œuvre de Louise Bourgeois.

 

Spéléo du passé
Le nom de cette artiste revient d'ailleurs sans cesse au cours de l'entretien, une influence dont Kanaan ne semble pas s'être détaché avec le temps, et à laquelle sa volonté de sillonner les soupentes où jaunissent les contes de famille fait sans doute écho. « Je me suis mis à creuser dans l'historique de ma famille, notamment celle du côté de ma mère qui est assez lourde et mouvementée. Cela m'intriguait, me hantait presque », concède ce spéléologue du passé qui braque sa lanterne sur son arbre généalogique, côté maternel. Et de détailler : « J'ai abordé ce thème en 2014 d'abord avec une série de chaises représentant chacune un membre de la famille, puis avec We Died and Here We Are, un film réalisé dans le cadre de Video Works l'an dernier. Il y est question d'explorer la mémoire de ma famille à travers la passion de mon oncle décédé – à qui on me compare – et qui collectionnait, presque de manière obsessionnelle, de vieilles voitures. » De retour à Beyrouth en 2017, dans l'optique de réfléchir sur une exposition au Mexique à laquelle il participera bientôt, Mohammad Kanaan tombe sur l'appel lancé par la Beirut Art Residency pour son August Show. « J'ai envoyé mon dossier le dernier jour des applications. Je me suis mis au bord de l'eau et l'idée m'est venue en deux heures, c'était une évidence », raconte-t-il. Sa proposition est sélectionnée parmi plus de 100 dossiers.

 

Rouge hémoglobine
N'ayant pas terminé de défoncer les portes du passé, l'artiste trempe à nouveau sa plume dans un événement familial tragique pour en fabriquer son « Let's Talk About Red ». Données brutes : 1984, guerre civile à Beyrouth. La maman de Mohammad rentre chez elle. Coulée rouge, du sang. Le corps de sa mère, touchée par une balle perdue. Reclus dans son intensité, le jeune homme en dit : « C'est l'année dernière que ma mère m'a raconté cette histoire en gros mais je ne connaissais aucun détail de cet événement jusqu'à il y a deux semaines. L'idée de la perte d'une mère et celle de la vie qui se poursuit après m'obsédaient ». Dressant un parallèle entre ce ruissellement de sang et celui du fleuve d'Abraham, décor du mythe d'Adonis, il crée une installation botanique, aux faux airs de laboratoire irrigué de rouge, où le sang est toutefois remplacé par une constellation de fleurs vermillon qui naissent parmi le vert. Et si la mort, l'absence, le sang devenaient la vie ? Tel un alchimiste transmuant le trauma en espoir, un reconstructeur des souvenirs, il place donc une chaise au milieu de ce jardin intérieur et invite le visiteur à parcourir l'installation, comme on défriche ses propres annales, et s'y poser. Un double emploi, explique-t-il : « Dialoguer avec le passé, lui faire face, le confronter et aussi interagir avec mon art ». Le dossier du siège est tournant, sa partie arrière en miroir (clin d'œil introspectif), ce qui permet à la chaise de se fondre dans le paysage et presque disparaître, comme on tente de taire un passé tabou que l'artiste choisit toutefois d'empoigner. Le visuel est accompagné d'une installation sonore, constituée de « silences dans une conversation à propos de la guerre ». Un mutisme bruyant, qui fait écho à l'œuvre silencieusement puissante et poétique de Kanaan. « Let's Talk About Red » s'assène comme on donne une gifle. Et nous tendons l'autre joue.

 

Let's Talk About Red de Mohammad Kanaan à la Beirut Art Residency, rue Pasteur, Beyrouth, jusqu'au 1er septembre 2017.

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