Nous savons tous que bon nombre de nos dirigeants sont pourris et nous volent. Mais les moutons que nous sommes devenus ne savent même plus bêler !
Certains coups cependant font si mal qu'on ne peut pas ne pas crier.
Dans un remarquable article de L'Orient-Le Jour de samedi dernier, l'expert en affaires pétrolières et énergétiques Nicolas Sarkis nous révèle l'ingénieux stratagème inventé par certains de nos ripoux pour... déposséder l'État libanais de ses droits exclusifs de propriété sur les gisements de gaz et de pétrole de ses fonds marins.
Le brillantissime éditorialiste de L'Orient-Le Jour Issa Goraieb lui a consacré son dernier éditorial de mercredi.
L'expert Nicolas Sarkis nous apprend, entre autres, qu'il n'y a actuellement qu'une douzaine de grandes sociétés internationales disposant des moyens financiers et technologiques nécessaires pour effectuer les travaux de forage à des profondeurs pouvant dépasser 2 000 m. Au lieu de fonder une société nationale qui représenterait l'État libanais pour mener à bien les adjudications puis les négociations en son nom et à son seul profit avec la firme internationale à laquelle devrait été attribué l'un des dix blocs de la zone exclusive du Liban, le ministère de l'Énergie a imaginé un système de préqualification des sociétés qui seraient autorisées à postuler pour l'adjudication et dont certaines seraient « opératrices » et d'autres « non opératrices », les droits d'exploration/production devant être accordés en définitive à des « associations commerciales non intégrées » groupant une société productrice avec une part d'au moins 35 % et deux autres « non productrices ».
La société productrice sera forcément une des grandes firmes internationales qui fera tout le boulot, alors que l'une ou l'autre des « non productrices » ne sera en fait qu'une société écran abritant certains de nos politiciens...
Et l'État ? La loi pétrolière 132/2010 dispose qu'il est le seul propriétaire des ressources nationales en hydrocarbures et qu'il doit prendre directement part à l'exploitation de ces richesses dans le cadre d'un accord type de partage de la production avec des entreprises étrangères disposant des moyens techniques et financiers nécessaires.
Un pareil texte est exaspérant pour nos ripoux puisqu'il ne laisse aucune marge aux « profits ». Tant que ce « mur » juridique a tenu, l'exploitation de nos réserves d'hydrocarbures extracôtiers a été « oubliée », autrement dit négligée et laissée de côté pour des jours meilleurs.
Le Liban qui croule sous une dette impensable, supérieure à 140 % de son PIB, avait pourtant drôlement besoin de cette manne qui lui tombait du ciel. Il y a des années qu'Israël profite de la sienne et son PIB en a, paraît-il, été doublé. L'Égypte et Chypre l'ont suivi depuis longtemps. Google en est à se poser la question « Pourquoi le Liban prend-il tellement de temps pour rejoindre les rangs des pays producteurs de pétrole ? ».
À présent, les choses bougent... Pourquoi ? Au profit de qui ? Issa Goraieb en arrive à souhaiter que « la manne pétrolière continue à dormir sous notre lopin de Méditerranée pollué à outrance plutôt que d'aller engraisser encore les prévaricateurs ».
Parmi ces derniers, deux se sont fait distinguer par leur intérêt démesuré pour le pétrole. Ces deux-là ont en commun leur origine fort modeste, leur vertigineuse ascension et leur immense fortune, toutes proportions gardées. Mais le plus jeune a le temps...
Ils ont aussi en commun que leurs noms commencent par la même lettre. Comme brigand et bandit.
En dépit de l'antipathie profonde, notoire, réciproque et par ailleurs fort compréhensible de l'un envers l'autre, on sait qu'ils se sont secrètement rencontrés il y a quelques mois, en l'unique présence du « bras droit » de l'un d'eux. Ils n'ont pas dû parler du sexe des anges mais plutôt du moyen de détourner cette maudite loi 132/2010 sans un projet de loi la modifiant.
Après une impasse politique ayant entraîné une vacance de 29 mois à la présidence, à dater de mai 2014, après de longues semaines de tractations et de tiraillements pour former un gouvernement, quelle a été la première décision prise par le nouveau cabinet Hariri ? Vous en souvenez-vous ?
Il n'y avait rien de plus urgent à décider lors de cette toute première réunion gouvernementale tenue le 4 janvier 2017 sous la présidence du chef de l'État lui-même que d'approuver le projet de décret présenté par la ministère de l'Énergie et devenu le décret 43/2017. Ce décret dispose entre autres et surtout que « l'État ne prendra aucune participation aux activités pétrolières à l'occasion du premier round d'attribution de droits d'exploration/production ». Aussi simplement ! Ainsi le gouvernement, dit l'expert Sarkis, « torpillait allègrement les principes fondamentaux sur lesquels repose la loi 132/2010 et chassait carrément l'État des activités pétrolières » !
Un décret annulant les principes d'une loi ? Et le parallélisme des formes qui veut qu'une loi ne peut être modifiée ou abrogée que par une autre loi et un décret par un autre décret ? Et la hiérarchie des textes qui veut qu'une loi a évidemment le dessus par rapport à un décret, lequel ne peut en aucun cas aller à l'encontre d'une loi ?
Mais il y a juridiquement plus énorme encore ! L'article 15 de la Constitution libanaise énonce que « la propriété est sous la protection de la loi : nul ne peut être privé de sa propriété que pour cause d'utilité publique, dans les cas établis par la loi et moyennant une juste et préalable indemnité ».
Ce texte affirme clairement que l'intérêt public doit toujours prévaloir par rapport à tout intérêt particulier. Qu'en fait le décret 43 ? Il est tout aussi évident que l'intérêt de l'État a ainsi été sacrifié et relégué aux oubliettes au profit de vampires insatiables qui nous sucent le sang sans répit, ni pitié, ni vergogne depuis des décennies. Continuons à dire : amen !
Avocat


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