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Culture - Édition

Amant fou de la langue arabe, Chawki Abi Chacra se souvient...

Ce simple bachelier de quatre-vingt-deux ans est entré depuis très longtemps, en toute ferveur, dans la République des lettres et n'en est jamais sorti.

Sans agressivité aucune et en un langage ultrafleuri et empreint de spiritualité, Abi Chacra recompose le paysage littéraire et culturel libanais.

Un gros pavé, tel un écrit fleuve russe, intitulé Chawki Abi Chacra yatazakkar (Chawki Abi Chacra se souvient, 815 pages, Dar Nelson) où grouille plus d'un demi-siècle de turbulences littéraires, surtout libanaises et arabes. À rappeler pour ceux qui l'ignorent : l'auteur, pilier du journal an-Nahar, en sa qualité de fin lettré, avait un droit de regard sur la plupart des textes rédigés par ses collègues, vétérans et débutants, pour une bonne tenue et syntaxe sans faille en langue de Gebran et Neaïmé. Une langue qu'il châtie autant qu'il l'idolâtre. D'ailleurs, on le sent, il écrit avec délectation, et si ce n'est pas jubilatoire du moins c'est d'une jouissive fluidité.

Austère, le pas toujours alerte, mince et agile dans un t-shirt gris à ras du cou, le regard vif derrière les épaisses verres des lunettes, les sourcils broussailleux, le crâne chauve, les mains osseuses, les longs doigts noueux, la voix mesurée et sans emphase, l'écrivain, poète mordu au cœur par le Parnasse et journaliste chevronné, vit dans son appartement d'Achrafieh dont les murs sont tapissés de tableaux de peintres qui l'ont côtoyé. Dont Assadour, Scamanga, Amine el-Bacha, Souleima Zod, mais aussi certains disparus tels Paul Guiragossian, Juliana Séraphim...

Le maître d'école littéraire de plusieurs générations d'écrivains et de poètes est aujourd'hui dans le plaisir de cultiver l'art d'être grand-père. Mais aussi de noircir des pages et de manipuler stylos et crayons. Et ce n'est pas figure de style, car Chawki Abi Chacra n'a pas pris le train de l'ordinateur ou de l'internet. Il est resté en dehors de la modernité.

 

Courtoisie et élégance
Il le dit sans complexe : c'est sa femme qui transcrit ses textes sur clavier. Et ils sont bien nombreux, ses textes, vu ce volumineux ouvrage en devanture des librairies ainsi que la dizaine de recueils de poésie qui l'ont précédé...

Que les curieux ou les malveillants ne s'attendent pas à des révélations croustillantes ou des anecdotes scabreuses. Dans ces pages au discours entre poésie, philosophie et considérations socio-métaphysiques, le propos est plus proche de l'esprit et de l'intellect que du corps et de la chair. Jacasser ou cancaner n'est pas le style de l'homme, au ton certes lyrique, mais parfaitement gentleman. Il ne froisse jamais ses contemporains, pas plus qu'il ne les ravale ou les dénigre. Au contraire, avec une courtoisie au piquant élégant, Abi Chacra a tendance à valoriser et donner l'aspect positif de ses interlocuteurs. Lui qui ne cesse d'approfondir sa vision du Messie dit « demander la beauté de la foi ». De cette aventure dans le monde des idées et du verbe qui a meublé tout son passé et sa vie active, l'auteur de Khatawat el-Malak (Les pas du roi) déclare être « sorti plus riche que pauvre »...

Son histoire est celle d'un enfant de dix ans marqué au fer rouge par le décès de son père. Très vite, il dut affronter la responsabilité et les vicissitudes de la vie. D'ailleurs le livre (qui s'étend presque sur deux ans d'écriture, avec un labeur de sept heures par jour) s'ouvre sur cette séparation et sur cette méditation. Grandiose, une sorte d'homélie à la Bossuet en termes arabes d'une pensée tendue et d'une somptueuse musicalité aux aspérités gutturales.
De quoi se souvient-il ? « De tout ce qui vaut d'être mis en lumière et de renaître dans la mémoire », dit-il. Et d'ajouter : « De ce qui mérite l'éternité. » Et le meilleur pour lui, c'est la famille, l'amour, la langue. Cette langue qu'il peaufine, fignole, cisèle. Avec zèle et dévotion. Dire en orfèvre serait un pâle euphémisme.

 

Les faiseurs de culture
Malgré les tempêtes, les bourrasques et les destructions qui ont enveloppé le pays du Cèdre, la culture ne s'est jamais tue. Le verbe est resté vif et vivace en dépit du bruit des canons et du fracas des armes. Et c'est ce à quoi s'attache l'auteur avec cet interminable chapelet de noms de tous les acteurs, du plus petit au plus grand, de la scène culturelle libanaise. Dans un scrupuleux et respectueux état des lieux, il a le désir d'accorder à chacun, en toute équité, sa part de vérité, de lumière, de transcendance. Qu'il l'ait connu pour un moment ou pour très longtemps.

De qui se souvient l'ami d'Adonis, de Youssef el-Khal et d'Ounsi el-Hajj, lui qui emboîta le pas à l'aventure de la revue Chi'r ? Il ne dira pas un seul nom car il risque d'offusquer ceux qu'il aurait omis de nommer, confie-t-il, dans un cassant sens de probité intellectuelle. Mais on les retrouve tous, ces noms, dans ces pages aux lignes serrées comme mailles, sans oubli aucun ! Et la liste est bien longue (on ne songe pas à la transcrire tant on craint de trahir l'idée même d'Abi Chacra) entre rencontres, collaborations et menus détails ou longues descriptions des jours pour que naissent une œuvre, une amitié, un lien solide où la pensée, l'action et l'écriture s'imbriquent.

Le plus beau mot de la langue arabe ? La question ne l'étonne pas, mais il se tait. Là aussi, il ne dit rien. Puis il lâche « aleph ». Il réfléchit, se ravise et déclare, sibyllin : « Al-hamza, c'est le début de tout... »
Non, Chawki Abi Chacra Yatazakkar n'est pas une nomenclature, ni des chroniques du passé, ni une autobiographie conventionnelle, ni le requiem de l'enfance, ni des Mémoires... mais un grand journal, un torrentiel livre littéraire où ceux qui aiment fouiller dans le temps retrouvent les parfums des mots, de ceux qui enflamment et guident un destin. Abi Chacra est de toute évidence un amant fou de la langue arabe. Il n'écrit que pour cette virtuosité verbale qui le hante et lui insuffle énergie et liberté, lui qui a toujours vécu au milieu des livres.

Par-delà toute notion descriptive d'un milieu, d'une société ou d'un pays, ce livre (malgré son excessive longueur), serti dans des phrases comme échappées aux brumes des landes ou irisées d'une certaine lumière entre aube et crépuscule, absolument en dehors des temps actuels speedés, fiévreux et grinçants, est un moment (et un monument) de joie et d'enrichissement pour tous les passionnés de littérature arabe. Pour les forts en thème, un ouvrage de chevet, à savourer à petites doses, comme un nectar ou du petit-lait.

*« Chawki Abi Chacra Yatazakkar » (Dar Nelson).
En vente dans les librairies.

 

 

Pour mémoire

Vient de paraître Chawki Abi Chacra ou l'état de poésie


Un gros pavé, tel un écrit fleuve russe, intitulé Chawki Abi Chacra yatazakkar (Chawki Abi Chacra se souvient, 815 pages, Dar Nelson) où grouille plus d'un demi-siècle de turbulences littéraires, surtout libanaises et arabes. À rappeler pour ceux qui l'ignorent : l'auteur, pilier du journal an-Nahar, en sa qualité de fin lettré, avait un droit de regard sur la plupart des textes...

commentaires (2)

Mes respectueuses salutations à un homme qui a su conserver son idèal dans un monde qui fait perdre le nord aux plus vaillants !

Samira Fakhoury

10 h 33, le 28 juin 2017

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Commentaires (2)

  • Mes respectueuses salutations à un homme qui a su conserver son idèal dans un monde qui fait perdre le nord aux plus vaillants !

    Samira Fakhoury

    10 h 33, le 28 juin 2017

  • Cher Chawki. Je n'oublierai jamais les nuits passées au Horseshoe: Les amis peintres attendaient impatiemment l'arrivée des poètes du "Nahar" ,après le bouclage, pour continuer les discutions amicales et agitées. Avec feu notre ami Ounsi, vous nous enchantiez avec vos poèmes, sans oublier les inévitables potins et nouvelles politiques , qui-je me rappelle- ne t'enchantaient guère. Les hommes (surtout politiciens) passent mais les oeuvres d'art et la poésie libanaises sont éternelles! Mon affection demeure entière. Stelio

    Skamangas Stelios

    09 h 41, le 28 juin 2017

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