Moyen Orient et Monde

« Qu’un seul parti aussi récent obtienne une telle majorité est tout à fait inédit »

Interview express

Olivier Rouquan se penche sur le second tour des législatives françaises, marqué notamment par une forte abstention.

19/06/2017

Les Français ont voté hier pour le second tour des élections législatives, offrant une large majorité au président Emmanuel Macron. Les partis traditionnels n'ont pas réussi à barrer la route aux candidats d'En Marche !, et n'ont donc ramassé que les miettes. Un scrutin par ailleurs marqué par un taux d'abstention inédit : il devait dépasser les 56 % selon les estimations publiées à l'heure de mettre sous presse. Olivier Rouquan, politologue et chercheur associé au Centre d'études et de recherches de sciences administratives et politiques, répond aux questions de L'Orient-Le Jour.

Comment explique-t-on le désintérêt des citoyens français vis-à-vis de ces législatives et, par conséquent, le fort taux d'abstention ?

Plusieurs facteurs cumulés permettent de comprendre cette forte abstention. Premièrement, le fait que le cycle électoral ait commencé il y a plus d'un an maintenant a provoqué une certaine lassitude de la part des citoyens. Avoir ajouté les primaires a trop allongé le cycle électoral. Le second point est le fait que, depuis le quinquennat, avoir systématiquement couplé la présidentielle et les législatives, et l'avoir fait dans cet ordre, émousse l'intérêt des électeurs. Ils ne comprennent plus, dans le cas du quinquennat, l'utilité des législatives, ce qui est un problème grave sur le plan démocratique. Le troisième point est structurel, qui est la perte de confiance vis-à-vis du représentant politique. Il y a toute une partie des électeurs potentiels qui se sont éloignés du politique: les jeunes, les moins diplômés, les moins favorisés sur le plan économique se déplacent de moins en moins pour voter. Ils peuvent le faire une fois, mais retournent à l'abstention assez vite. Enfin il y a un dernier point, dû à cette élection chamboule-tout, qui est le fait que les électeurs socialistes ne se retrouvent pas trop dans les représentants, que les Républicains sont moins nombreux, et que les partisans du Front national et ceux de la France insoumise, par rapport aux résultats du premier tour de la présidentielle, ne retrouvent pas une possibilité d'aller voter.

Le résultat du scrutin signe-t-il la fin des partis traditionnels ?

La grande question sur le plan démocratique est de savoir où sera l'opposition. Il est difficile de répondre à cette question, car une partie des Républicains souhaitent travailler avec En Marche !, lorsque l'occasion se présentera, alors que l'autre partie n'envisage pas du tout de le faire. On peut faire la même remarque pour ce qui restera du groupe socialiste. Pour l'instant, l'opposition la plus forte vient du Front national et de la France insoumise, or ce seront les deux partis les moins bien représentés à l'Assemblée nationale.

Après un résultat historique à la présidentielle, le Front national a dégringolé ces dernières semaines. Et si ces législatives ont permis de consolider la place du FN, il n'a néanmoins pas atteint les succès escomptés.Comment expliquez-vous cela ?

La très mauvaise prestation de Marine Le Pen lors du débat du second tour a déconcerté certains électeurs du Front national. Cela est lié au fait qu'il semblerait qu'il y ait des problèmes programmatiques et même idéologiques qui n'ont pas été réglés ces dernières années. Derrière cet apparent succès, il y a de vrais clivages et de réelles interrogations, notamment par rapport à l'euro. Ensuite, il y a des éléments plus institutionnels et structurels qui justifient ce désenchantement. Un bon score à la présidentielle n'est pas nouveau pour le FN. Or, à chaque fois, y compris en 2012 où Marine Le Pen avait fait un bon score, il y a eu un contrecoup aux législatives pour ce parti. Cela est dû au mode de scrutin d'une part, mais surtout au fait que le FN est structuré autour d'une personnalité forte, Jean-Marie Le Pen ou Marine Le Pen, et qu'on ne retrouve pas du tout cela dans les circonscriptions. Les éligibles FN ne sont pas assez installés dans le paysage, n'ont que peu de réseaux, donc l'effet charisme au niveau national n'est pas du tout reproduit au niveau des circonscriptions.

Existe-t-il un précédent d'une telle mainmise d'un seul parti politique sur l'Assemblée nationale ?

En lisant certains journaux qui vont assez vite dans l'analyse, on pourrait dire oui, mais selon moi non. Lorsqu'il y a eu une majorité pléthorique de droite comme en 1993, ou en 1958, lors de l'arrivée du général de Gaulle au pouvoir, cette majorité n'était pas homogène, puisque dans les deux cas il y avait d'une part un parti de droite gaulliste ou néogaulliste et d'autre part un parti de centre-droit. Ce n'était pas un seul parti qui obtenait 300 sièges ou plus. Il y avait des rivalités entre les deux partis, donc c'était une majorité certes, mais pas une majorité monochrome ou soumise à un seul homme. Certes, le Modem est allié à En Marche !, mais il n'obtient qu'une quarantaine de sièges. Qu'un seul parti aussi récent obtienne une telle majorité est tout à fait inédit.

Qu'est-ce que cela dit de la France ?

Cela révèle la perte totale de confiance vis-à-vis des anciens partis, mais au-delà, du politique. Cela révèle aussi le rejet des fonctionnements des partis et de notre démocratie. Et ça révèle aussi des attentes assez importantes vis-à-vis de la formation qui en bénéficie. L'ampleur de la victoire d'En Marche ! est à mon avis quelque chose qui n'était pas anticipé par les intéressés il y a quelques mois. Cela impliquera de répondre à ces attentes qui sont fortes et de ne pas décevoir, ce en quoi le retour de bâton sera tout aussi disproportionné que le succès.


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DAMMOUS Hanna

L’abstention veut dire je consent avec ce que les autres décident. l’abstention c'est aussi l'excuse des perdants pour justifier leur échec.

M.V.

Il faut tout de même relativité le score ,surtout avec un taux record de 57% d'abstention....!

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