Sous un soleil écrasant, notre compatriote libanais grogne inlassablement et bruyamment, au milieu des fumées d'échappements et des tôles chauffées. La sueur coule le long de son cou, ses veines sont saillantes et ses ongles s'enfoncent dans le cuir de son volant. Il peste avec véhémence : « Mais où est l'État ? Wein el-dawlé ? Mafi Dawlé ! Pourquoi l'État ne fait rien pour organiser la circulation ? »
Arrivé au bureau, il peste contre la coupure d'électricité qui l'oblige à gravir les escaliers en haletant et soufflant son désamour de l'État à chaque marche. Hier, il rugissait de douleur en se tenant la joue droite dans la main, conjurant cette rage de dent qui n'en finissait pas de le faire souffrir.
Il trouve anormal que l'État ne lui rembourse pas le dentiste, et rechigne à payer pour une consultation un jour. Puis, l'autre jour, faute de soins préventifs, il faut passer au curatif. Il blâme encore l'État. Pourtant, il n'a payé aucune cotisation maladie. Mais il n'est pas content et trouve cela anormal.
Il maudit toutes ces taxes, qui, selon lui, ne servent à rien. Son voisin l'a énervé jusqu'à hérisser ses poils, hier, en lui rappelant de payer la mécanique. Mais quelle mécanique? Il a été obligé de réparer 50 fois sa voiture car les routes sont mauvaises. À quoi sert donc la mécanique ?
Il n'y a pas si longtemps, il s'est fait arrêter par un gendarme. Infraction. Il a parlementé longtemps, puis, au bout d'un moment, il est devenu agressif. Le gendarme, ne voulant guère bloquer la circulation plus longtemps, a fini par abandonner la partie et l'a laissé repartir sans même le sermonner.
Quand j'ai le plaisir d'être au Liban, il ne se passe pas une journée sans que j'entende un compatriote dire du mal de l'État. Avec une contradiction de taille : un jour il trouve qu'il n'y a pas d'État, un jour il trouve que l'État ne fait pas son job.
Mais, chers Libanais, vous oubliez même la définition de l'État. L'État ne peut exister sans la confiance de ses citoyens. L'État est une notion abstraite, ce n'est pas un bâtiment qu'il suffit de désigner et de l'utiliser uniquement pour notre bien-être. La notion d'État implique des droits et des devoirs. On ne peut prétendre aux droits de façon égoïste. Car toute relation déséquilibrée est naturellement vouée à l'échec.
Pour que vous puissiez vous reposer sur son aile et chérir sa protection, l'État doit battre dans le cœur de chacun de vous.
Gandhi disait : « Vous devez être le changement que vous voulez voir dans le monde. »
Oui, vous, Libanais, c'est vous qui êtes l'État. Comme l'arbre de la vie, vous devez le nourrir de votre cœur, de votre raison et de votre soutien permanent afin qu'il puisse vous donner ses fruits qui combleront tous les Libanais, sans distinction.
Quand vous discutez avec un gendarme et refusez d'appliquer ses consignes, comme tout autre fonctionnaire de l'État libanais, vous affaiblissez l'État. Comment, après cela, demander que votre État soit fort pour vous protéger ?
L'État est en chacun d'entre nous, et nous devons raviver cette flamme qui nous protège tous. Car un État efficace protège tout le monde et permet de réaliser de grandes choses. Nous devons nous questionner à chaque fois que nous maudissons l'État. Car nous nous maudissons nous-mêmes. Est-ce bien optimiste que de s'autoflageller à outrance sans arrêt ?
Il n'y a point de salut sans État. Point de stabilité.
Il est temps de réveiller nos consciences pour construire le Liban de demain. Il est temps de réveiller l'État qui est en nous. Il est temps de faire vibrer notre confiance en l'avenir.
Car, n'oubliez jamais, l'État, c'est vous !
Karim NAJJAR
Nos lecteurs ont la parole - Karim Najjar
L’État, c’est vous !
OLJ / le 06 juin 2017 à 00h00


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