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Moyen Orient et Monde

Exercice de communication pour le pape François avec al-Azhar

Égypte

Le souverain pontife se rendra au Caire demain avec pour priorité le dialogue interreligieux.

27/04/2017

Dans l'église Saint-Cyrille, pleine à craquer en ce soir de veillée pascale, le père Rafic Greiche, porte-parole de l'Église catholique en Égypte, ne cache pas sa joie à l'évocation de la venue prochaine du saint-père en terre égyptienne. « Les fidèles catholiques, orthodoxes et protestants attendent sa venue », assure-t-il avec enthousiasme. « Le saint-père est un pape comme dans l'Évangile de saint Jean, souligne-t-il. À la fin de l'Évangile, Jésus demande à Pierre de renforcer ses frères. C'est cela la mission du pape, c'est de renforcer ses frères. »

Le lieu où se tiendra la grande messe papale n'a pas encore été défini, mais si l'intérêt est aussi fort qu'il l'avait été il y a 17 ans, lors de la visite du pape Jean-Paul II, les invitations risquent de s'arracher. Dans un contexte morose, pour ne pas dire terrifiant pour les chrétiens d'Égypte, ils sont nombreux à accueillir la venue du pape François comme un réconfort.

« Cette visite me rend vraiment heureux, c'est un honneur, assure Georges. Cela permet aux chrétiens de s'unir. Tout ce qui m'importe maintenant, c'est qu'on soit une seule communauté chrétienne. » Il est copte orthodoxe, comme la grande majorité des chrétiens du pays – on compte seulement quelque 250 000 catholiques –, mais le jeune homme fonde beaucoup d'espoirs dans cette visite qu'il estime « remarquable ». « Je serais enchanté de recevoir sa bénédiction », assure-t-il même. « Je l'adore, affirme de son côté Walid, c'est un symbole pour tous les chrétiens qu'il vienne en Égypte. C'est un homme intelligent, mesuré dans ses propos, il a la capacité d'unir les gens avec l'amour et la paix. »

 

(Lire aussi : Harès Chéhab : « Le rapport entre le spirituel et le temporel se révèle être un véritable enjeu de civilisation »)

 

Aucune portée œcuménique
Pourtant, ce voyage ultramédiatique ne devrait avoir aucune portée œcuménique. « Il est vraiment invité par le cheikh d'al-Azhar dans l'optique d'un discours interreligieux », précise le frère dominicain Jean Druel, qui prendra part à certaines des rencontres. Le pape François a bien prévu un bref entretien avec son homologue copte orthodoxe, le pape Tawadros II, mais les relations tendues entre les deux Églises ne sont ni un secret ni à l'ordre du jour. On rassemble pour le symbole, mais la priorité est ailleurs.

Lors de cette visite express – deux jours seulement –, le saint-père rencontrera le président Abdel Fatah al-Sissi, des évêques de l'Église catholique, mais aussi et surtout le grand imam de la mosquée al-Azhar, le cheikh Ahmad Mohammad al-Tayeb. Objectif : montrer un front uni des grandes institutions religieuses face au terrorisme. « C'est un message symbolique très fort, assure le frère Jean Druel, c'est de dire qu'il est urgent dans ce contexte de violences de montrer que les religions sont du même côté face à la violence, la barbarie, l'intolérance, la purification ethnique ; les sunnites et les catholiques ne sont pas dans deux camps opposés. »

Une rencontre qui fera date, alors que les relations entre les deux institutions étaient bloquées depuis 2006 à cause du discours controversé de l'ancien pape Benoît XVI à Ratisbonne.
Les prémices d'une réconciliation s'étaient d'ailleurs nouées en février dernier avec la tenue au Caire d'un séminaire de travail portant déjà sur le thème de « la lutte contre le fanatisme, l'extrémisme et la violence au nom de la religion » entre une délégation du Vatican et al-Azhar. Le déplacement du pape jusqu'à l'institution sunnite, référence des musulmans sunnites dans le monde, entérine donc l'apaisement des vieilles querelles. « Pour le Conseil pontifical, c'était urgent de rétablir ces rencontres officielles. Le pape a un peu bousculé les choses car il voit l'importance symbolique de s'afficher unis face aux drames qui touchent le Proche-Orient », explique le frère Jean Druel, qui précise toutefois que les liens n'ont jamais été réellement rompus en coulisses.

 

(Lire aussi : Al-Azhar : Pluralisme et citoyenneté sont aux fondements historiques de la religion musulmane)

 

Message de paix
S'il ne fait aucun doute que le pape et le grand imam adopteront une posture unie, la communication risque pourtant d'être moins aisée qu'il n'y paraît. Car si al-Azhar a récemment déclaré que le terme « minorité » désignant les chrétiens était chargé de « connotations négatives » et s'est opposée à l'imposition de la jizya, taxe réservée aux chrétiens sous domination musulmane en échange d'une protection, le conseil supérieur des ulémas, organe magistériel d'al-Azhar, s'oppose aussi régulièrement à d'autres propositions du président Sissi pour moderniser le discours religieux. Il y a quelques jours, al-Azhar s'est d'ailleurs de nouveau défendue de contre des propos « diffamatoires » à son encontre, l'accusant de donner des enseignements promouvant « l'extrémisme et le sectarisme ».

Dans le même temps, les accrochages entre l'institution et la présidence se multiplient : « Vous m'usez ! » aurait même lâché le président Sissi au grand imam récemment. « La priorité d'al-Azhar, en vérité, n'est pas de combattre l'extrémisme, c'est d'abord de corriger l'image de l'islam, il y a une différence », note le père Rafic Greiche. Mais il estime toutefois que « la discussion est importante, par principe. C'est toujours important d'avoir un dialogue, d'échanger, même si on n'est pas d'accord. C'est bien que chacun s'ouvre aux idées de l'autre ».

Le message véhiculé par ce rendez-vous doit être celui de la paix entre religions. C'est d'ailleurs le slogan choisi pour cette visite : « Le pape de la paix dans une Égypte de la paix ».
Une accroche qui semble loin de la réalité à de nombreux égards, puisque ce voyage intervient quelques jours après deux attentats meurtriers contre des églises coptes et une attaque contre le monastère de Sainte-Catherine : des incidents tous revendiqués par l'organisation État islamique.

Pour Lucienne, cette visite prend d'ailleurs des allures de mascarade légitimant un pouvoir totalement inefficace dans sa lutte contre le terrorisme, incapable et de toute façon peu enclin à protéger les chrétiens. « Je pense qu'on utilise les coptes comme une excuse pour donner plus de légitimité à ce gouvernement, alors que dans les faits, ce régime comme les précédents continue de discriminer les chrétiens. Je ne suis pas sûre que la venue du pape ait un quelconque impact sur nos vies. Certes, il y a un renouveau de l'identité chrétienne unie, en réponse à la montée de l'islamisme, mais est-ce que cette visite peut nous être vraiment utile, je ne pense pas, notre société est de toute façon trop polarisée », explique la jeune femme.

Un sentiment également ressenti par le frère Jean Druel : « Je ne pense pas que les chrétiens d'Égypte attendent grand-chose, je pense qu'ils sont surtout très résignés. Ils ne voient pas trop ce que la visite du pape peut changer à leur quotidien. »

 

 

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