Moyen Orient et Monde

La trop lente résurrection de Qaraqosh la chrétienne

Reportage

Six mois après sa reprise au groupe État islamique, la plus importante ville chrétienne d'Irak, vidée de sa population par l'assaut des jihadistes à l'été 2014, connaît un timide retour à la vie.

14/04/2017

Sur le nuancier de suie et de cendres, les couleurs n'en sont que plus vives. En cette semaine sainte, la ville de Qaraqosh (Bakhdida), habituellement habitée par le silence, frémit d'une énergie que ses habitants croyaient perdue. Dans la cathédrale de l'Immaculée Conception, le mobilier liturgique, détruit, a été remplacé par des rangées de chaises en plastique beige qui bientôt ne suffisent plus à accueillir la foule grandissante.

Dans la nuit du 6 août 2014, la quasi-totalité des résidents avaient fui vers Erbil, dans la région kurde d'Irak, pour échapper à l'avancée des jihadistes du groupe État islamique. Reprise par les forces irakiennes en octobre dernier, la ville fantôme connaît désormais un timide retour à la vie. « J'étais enceinte lorsque nous avons fui. Mon enfant est né à Erbil. C'est la première fois qu'il voit notre ville et qu'il vient dans cette église », se réjouit Rouaïda Hatem, de retour d'exil le temps d'une journée pour célébrer le dimanche des Rameaux.
L'une des rares membres de sa famille à ne pas avoir émigré en France, cette mère de 37 ans assure vouloir rentrer dès que possible, malgré les maisons incendiées et les églises profanées. « Nous aimons nos terres, nous adorons notre ville. Cette ville magnifique où nous avons grandi. Nous ne partirons pas », avertit Mme Hatem avant de rejoindre la procession qui s'élance à travers la ville. « Je pense que cette célébration va donner beaucoup d'espoir aux gens. Le message est : nous pouvons continuer à vivre ici », estime Mgr Petros Mouché, archevêque syriaque-catholique de Mossoul, Kirkouk et du Kurdistan.

 

(Pour mémoire : Premier dimanche des Rameaux à Qaraqosh depuis l'éviction de l'EI)

 

Aussitôt la foule dispersée, le silence reprend ses droits, seulement interrompu par le chant des oiseaux et les bruits sourds d'artillerie, qui rappellent que les combats font toujours rage à une vingtaine de kilomètres plus au nord. Dans sa grande maison miraculeusement épargnée par les flammes des jihadistes et les bombes coalisées, Hana Jamil se dit fière d'être la première résidente de Qaraqosh à être rentrée. « Nous ne partirons jamais, pas tant que nous sommes en vie », prévient la matriarche en s'affairant dans sa cuisine.

Sur le comptoir, quelques œufs et une bouteille de whisky, glanés dans l'un des rares commerces de la ville à avoir rouvert. Avec son mari, ses six enfants et son petit-fils, ils sont revenus il y a un mois « par amour pour Qaraqosh », mais surtout parce qu'ils n'avaient plus les moyens de payer le loyer de leur logis de substitution à Erbil. Pour l'instant, seule une dizaine de familles ont fait le choix du retour dans cette ville sans électricité ni eau courante. « C'est très calme, admet Mme Jamil avec un sourire timide. C'est triste de ne pas avoir de voisins. » Comme un signe divin, ce jour-là l'eau courante aura jailli pendant quelques minutes des robinets rouillés qui parsèment les rues, emmenant dans un ruissellement ténu une première couche de poussière et de cendres.

Reconstruire un État
Freinés par l'absence de services publics, la scolarité de leurs enfants au Kurdistan ou le manque de perspectives d'emplois, beaucoup de résidents citent aussi la sécurité comme l'une des conditions sine qua non à leur retour. Il y a quelques semaines, le passage à tabac d'un habitant par des miliciens a éveillé des craintes quant à la stabilité de la ville.

Au-delà des destructions, le retour des populations est aussi contraint par la présence de nombreuses milices et la militarisation croissante de la région, estime Arthur Quesnay, doctorant en sciences politiques à Paris-1, Panthéon Sorbonne, et coauteur d'un rapport de terrain sur l'enjeu des institutions publiques dans la plaine de Ninive pour le Think Tank Noria Research. « Ce n'est pas tellement un problème d'infrastructure, mais plutôt un problème politique », estime le chercheur, pour qui la population est « prise en étau » des rivalités entre Erbil et Bagdad. Ainsi, le départ des jihadistes a laissé un vide politique dans des territoires que la région kurde et le gouvernement central se disputent.

Cependant, pour la première fois depuis l'intervention américaine et le chaos qui lui a succédé, M. Quesnay estime que la reprise de la région à l'EI ouvre une « fenêtre d'opportunité » qu'il faut saisir pour « réellement reconstruire un État irakien au niveau local, ce qui n'a jamais existé dans le gouvernorat de Ninive depuis 2003 ». Et donc permettre, notamment grâce à une aide internationale, « le retour d'une action publique efficace auprès d'une population en quête de garanties étatiques. »

 

(Lire aussi : En Irak, Qaraqosh libérée de l’EI, mais toujours ville fantôme)

 

Première récolte
Costume anthracite et fine moustache, Sami Habib Yohana pointe du doigt l'entrée de son poulailler. « État islamique pour toujours », indique un graffiti dessiné sous un crucifix arraché. De ses 40 000 poules, il ne reste que l'odeur âcre. Ses vaches, ses chèvres, ses machines aussi, tout a disparu, volé par les militants de l'EI. Autrefois millionnaire, le fermier vie aujourd'hui dans un camp pour déplacés, mais se veut confiant. « En 1976, je n'avais que trois vaches, rappelle-t-il. Donc dix deviendront vingt, et vingt deviendront trente. Ça prendra beaucoup de temps, mais on peut y arriver, » assure M. Yohana.

« On est convaincu que c'est par la reprise économique que les habitants reviendront, ainsi que la réhabilitation des maisons », estime Aude Laplane, responsable des projets de relance économique de l'association Fraternité en Irak, qui s'attelle à financer des entrepreneurs de Qaraqosh en lien avec la reconstruction, comme les menuisiers, ou ceux qui pourront générer de l'emploi, à l'instar des éleveurs de poulets tels que M. Yohana.
« Que la ville redevienne comme elle était avant 2014, certainement pas. En tout cas pas tout de suite. Mais il y a une vraie volonté, tant de la part du clergé que des habitants, de montrer que Daech (acronyme arabe de l'EI), qui leur a fait quitter leur ville n'aura pas le dernier mot », explique-t-elle. « Même s'il n'y avait que 50 % (de la population), c'est suffisamment grand pour recréer une vraie dynamique et que ça devienne à nouveau un noyau au niveau économique pour la région », assure Mme Laplane. En attendant de pouvoir faire redémarrer son élevage de poulets, Sami Habib Yohana, optimiste indéfectible, a déjà planté du blé sur ses trois hectares de terrain. La première récolte est prévue pour juin.

 

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