Une œuvre de Gebran Tarazi en acrylique sur carton.
Pour Gebran (Gaby) Tarazi, artiste prolifique et auteur de plusieurs écrits, notamment un roman intitulé Le pressoir à olives (1978), ses œuvres étaient son sanctuaire. Mais aussi sa chasse gardée. Par timidité ou pudeur, le seul grand désir de cet artiste décédé en 2010 n'était pas d'exposer de son vivant, mais « d'offrir quelque chose à sa communauté, et par cela, il entendait la Méditerranée orientale ». C'est ce que rapporte son épouse Mona Tarazi, témoin de cette quête éperdue, qui s'est traduite par une première exposition posthume à la villa Audi et aujourd'hui par une seconde à la galerie Saleh Barakat, à la demande de ce dernier.
Faire tout à contre-courant
En tableaux mais aussi en coffres et miroirs, le travail de Gebran Tarazi se décline sur une multitude de teintes, décomposées, nuancées, démultipliées. Comme un grand kaléidoscope de couleurs, un feu d'artifice qui explose au regard. Un présentoir sous vitre rappelle également certaines pensées de l'artiste et l'introduit au visiteur. « Rien de plus enrichissant pour un enfant que d'être élevé dans un milieu social pluriculturel tant qu'y règne la tolérance. De l'enfance à l'âge adulte, du Maroc en lutte pour son indépendance jusqu'au Liban terrassé par la guerre civile, j'ai toujours vécu comme un drame personnel les conflits ethniques, culturels ou religieux. Quand le pathos cogne aux portes de l'imaginaire, l'utopie est au rendez-vous. » Il affirmait également : « Les peintres modernes sont bénis des dieux. Ils rédigent des manifestes qui remettent en cause tous les académismes. Ils entraînent l'impressionnisme et tous les "-ismes" qui lui ont succédé dans la chasse aux idées-forces. »
Et enfin, cet éloquent extrait tiré de la première page du dernier roman inachevé de Gaby Tarazi, en 2010, qui explique cette mission dont l'artiste s'est senti investi toute sa vie : « Je veux ramener au bercail nos artistes égarés. Armé d'un pinceau, je serai, sur la toile ou tout autre support, le défenseur zélé de l'arabité retrouvée, de l'Orient chrétien et de la culture levantine. »
Saleh Barakat, qui a connu l'artiste d'abord à travers son livre, confie : « En me le donnant, il ne m'a pas avoué qu'il peignait mais s'est présenté à moi de la sorte : "Un jour, quand je serai prêt, je vais te montrer mon travail." Et il ne l'a jamais fait. J'ai donc fait la connaissance de son œuvre posthume à la villa Audi et j'étais très étonné de constater que ce magnifique travail était resté encore enfoui. » Et le galeriste de poursuivre : « Quatre points caractérisent ce peintre : d'abord, il a tout fait à contre-courant. Issu d'une famille d'artisans, il s'est dirigé vers l'art contemporain. J'ai reconnu en lui le Josef Albers du monde arabe. Deuxièmement, il était totalement obsédé par un motif archaïque oriental ancien qui est le qayem nayem existant dans les mosquées, ainsi que sur les portes des églises anciennes, qu'il a pris jusqu'à l'Op art (ou art optique), mais en lui préservant son authenticité. Le troisième point, c'est que c'était un chrétien d'Orient, et alors que les autres chrétiens avaient lâché leur appartenance à l'Orient, lui s'y accrochait fermement. Enfin, Gaby Tarazi est quelqu'un qui est parti de son expérience empirique de l'artisanat vers l'art et qui a fini par théoriser son travail. »
Barakat enchaîne : « De plus, il a une expérience chromatique extraordinaire. Et c'est ce qui m'a séduit dans son œuvre, dans laquelle je me suis retrouvé. Étant moi-même très intéressé par la relation entre l'artisanat et l'art, et comment ils peuvent "se polliniser". Un artiste contemporain peut ouvrir beaucoup de portes à un artisan qui a un savoir-faire millénaire mais en perte de vitesse. Son rêve et le mien se croisent donc pour transcender notre société vers la contemporanéité. »
Seul grand problème : les artistes ne considéraient pas Tarazi comme tel et les artisans non plus. Comme il défendait ses convictions avec fermeté, il a fini par s'isoler. Le galeriste étant par sa fonction un catalyseur, il lui était donc nécessaire « d'inscrire Gebran Tarazi dans l'histoire de l'art ».
(Pour mémoire : La symphonie des couleurs de Gebran Tarazi, à la villa Audi)
L'alchimiste
Pour expliquer au visiteur ce travail à multiples facettes et pour aller à la rencontre de l'artiste, il fallait un discours occidental avec une sensibilité orientale. Salah Barakat propose à Mona Tarazi le nom de Morad Montazami, Français d'origine iranienne et directeur de la maison d'édition Zamân Books. Ce dernier raconte que, lorsqu'il a rencontré l'œuvre de Gebran Tarazi – par l'intermédiaire de Saleh Barakat mais aussi de la famille Tarazi et de César Nammour, qui a édité un ouvrage sur son œuvre –, ce qui l'a tout de suite intéressé, « c'est que cet artiste arabe n'avait pas utilisé une esthétique occidentale pour la rendre orientale ». « Tout comme Saleh Barakat, ce chemin inverse m'a tout de suite intrigué. De plus, j'ai perçu un aspect très ludique dans l'œuvre de cet artiste et dans sa manière d'évoluer dans les ornements ou les formules mathématiques. Original et unique dans le cadre des modernités arabes, il pouvait être un outil méthodologique exceptionnel, puisqu'il avait élaboré une pensée avant d'aborder son œuvre. »
Pour l'éditeur, la circulation à travers l'ensemble d'œuvres avait une telle authenticité et un tel radicalisme – il avait très peu collaboré avec les galeries – qu'on se devait de la faire connaître au public. « Il avait aussi ce côté alchimiste qui travaille dans son coin, pas pour le monde actuel, mais pour le futur et pour l'héritage qu'il allait laisser, qui était fascinant. » Après s'être plongé dans les œuvres et les correspondances de l'artiste, après avoir conversé avec son entourage, Morad Montazami ne réalisera pas un ouvrage scientifique ou théorique, mais un espace de consultation des œuvres.
C'est ainsi que se lit Gebran Tarazi douze saisons, édité indépendamment de la galerie et mis en vente à la Librairie Antoine, rédigé par une maison d'édition née en 2014 et abordant la vision sur l'art moderne des mondes africain, asiatique et arabe. Le livre est en format carré pour « embrasser la forme de l'œuvre elle-même ». Il y a aussi l'idée du livre permutant avec un côté français et un côté anglais, qui rappelle également le travail multidirectionnel de l'artiste, puisque à part Mona Tarazi, son épouse, et Saleh Barakat, son galeriste, personne ne sait comment accrocher le tableau. L'ouvrage est partagé en douze saisons et un espace confortable pour les œuvres (au milieu du carré), sans légendes, permet qu'elles soient libres et qu'elles respirent. « Je fais un livre qui ressemble à l'artiste, dit enfin Morad Montazami, à son attitude, qui a un aspect géométrique (puisqu'il aimait les lignes droites et non les courbes) et qui reflète son âme d'artiste, cet ascétisme et ce sacrifice de soi devant l'œuvre qui ont caractérisé Gebran Tarazi toute sa vie. »
Galerie Saleh Barakat jusqu'au 6 mai. Clemenceau, rue Justinien. Tél. : 01/365615.
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