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Liban

Dure-mère

billet
21/03/2017

Une mère n'a pas de limites ni de date d'expiration. Mère un jour, mère toujours. Irremplaçable, rigide, dure, mais fragile en même temps. Elle est autant protectrice que vulnérable, exactement comme une dure-mère.

Une dure-mère est l'exemple de la mère par excellence. Elle correspond à la couche la plus exposée, la plus résistante et la plus externe des trois couches des méninges enveloppant le système nerveux central : l'encéphale et la moelle épinière, ce que nous avons de plus cher ! Compte tenu de sa position et de sa structure, c'est elle qui reçoit les coups en premier, les amortit, les absorbe, les avale quoi ! Comme une vraie dure de la dure !

Une mère se lève bon gré mal gré, emportant sa chaleur d'un lit désormais vide et glacial, elle se dépêche au quotidien pour insuffler la vie ailleurs. Le besoin d'aimer et de materner la démange. C'est une dure-mère : elle cherche désespérément une matière, une cause, en besoin de son affection, sagement cachée à l'abri des misogynes. Elle doit déverser cette passion, ce lait maternel qui n'est jamais monté et transformé depuis quelques années en grand cru reposant dans les caves de son sein, dans un récipient asséché : un homme, un enfant, un nourrisson, une femme, son enfant ou celui des autres, peu importe...

Elle s'affaire, prépare, essuie, lave, range, court, dérape, chute, se relève, se donne, se redonne et se rétracte. Elle supplie, prie, se plie, signe, mendie, espère, crie, allume les cierges et souffle les bougies en dernier. Elle voit dans le noir, vit dans le noir, marche dans le noir, aime dans le noir, pleure dans le noir et saigne dans le noir. Elle se drape le ventre de noir au fond d'une âme en deuil dans un silence plat. Elle veut un enfant, son utérus crie ô désespoir, mais personne ne veut d'elle, apeurés à l'idée de voir apparaître aussitôt une mère louve féroce estompant progressivement cette sirène charmante frivole. Elle pleure son enfant, recroquevillé à jamais à l'état embryonnaire dans son inconscient victime d'un instinct maternel transformé en bourreau. Elle a fini de pleurer le fœtus aspiré dans une clinique très bien éclairée, mais pourtant si obscure derrière des portes fermées et sous des regards accablants !

C'est une « dure-mère », mais elle a perdu son cerveau et sa moelle, elle a échoué dans sa mission, on la plaint. Ce qu'elle fait de mieux désormais, c'est faire pitié. Elle déprime, angoisse, s'effondre, touche le fond, s'aplatit, colle son oreille au carrelage, mais ne pleure plus. Elle voit mieux ainsi les gouttes de sang, couleur rouge vermeil, dégouliner lentement de son bas-ventre affaissé sous les coups assommants de son autre moitié. Elle entend encore au loin les cris de ses enfants arrachés de leur lit par les coups de feu.

Elle se relève, se refait un visage présentable et se lance à fond dans son boulot, se donne à son amoureux, nage pendant des heures, se prive de douceurs, s'automutile, s'éternise dans sa méditation, se déhanche dans les bars passant à une vitesse enivrante à l'effet amnésique. Elle est prise, prêtée, empruntée et reprise. Elle couve en son sein son fruit défendu. Elle le protège du haut de ses 14 ans, mais il lui est arraché. Elle doit se donner à nouveau à un meilleur prix au meilleur acheteur. Personne ne doit parler de sa maternité. Sa petite boule de graisse lui manque, ses seins lui font mal, mais ce n'est pas grave, car c'est une dure, elle, elle doit essuyer les coups comme une brave, même après avoir tout perdu ! Vous voyez, elle est née dure du ventre de sa mère qui, à son tour, est née d'une pure dure-mère passant sa vie à encaisser les coups en série. Elle maîtrise l'art d'oublier ou du moins de faire semblant. C'est une dure-mère.

Elle se balance les pieds nus sur la terrasse de l'inconnu, l'espace d'une éternité, ne sachant plus ce que le sort lui réserve. Dans de rares moments, elle rigole, elle est simplement heureuse, en tout cas jusqu'au prochain défi. Elle se sent légère, mais au creux de son oreille, un petit enfant chantonne, des cris d'enfants appelant son nom lui reviennent comme un refrain terrifiant l'arrachant à ses plus beaux rêves. Ils ne sont plus là. C'est bien fini. Ils sont partis, mais leur voix est bien là, retentissante comme le clocher d'une cathédrale dans un désert désolant. Et ça n'arrête jamais. Elle se croit libre et libérée de tout et de tous. Mais la réalité est tout autre.

Qu'il soit né vivant ou mort-né, avorté ou accouché, couvé ou étouffé, bien portant ou malade, adultère ou légitime, incestueux ou fruit d'une passion, proche ou loin, brillant ou mafieux, propre ou sale, humiliant ou vertueux, kidnappé ou offert, biologique ou adopté, désiré ou non, éprouvette ou naturel, trisomique ou non, autiste ou extraverti, homosexuel ou hétéro, toujours vivant ou mort, peu importe... La maternité est l'amour qui est là bien avant la naissance de cet enfant. On ne devient pas mère, on naît mère et on le reste, à jamais ! Bonne fête des « dure(s)-mère(s) ».

 

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Mères, par Fifi Abou Dib

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