Rania : Ma relation avec ma mère, je ne peux la qualifier de saine. Nous sommes distantes. Nous nous querellons parfois et à plusieurs reprises, elle a arrêté de m'adresser la parole pour quelques mois. Est-ce normal qu'une mère punisse sa fille en lui infligeant le silence ? Malgré tout, je l'aime beaucoup, je sens sa peine, surtout sa solitude mais, en même temps, je ne la comprends pas ! Je sais qu'elle m'aime, mais elle ne me l'a jamais dit ou montré. Un « je t'aime » de sa part est un souhait impossible à réaliser, je ne peux pas l'imaginer en train de me prendre dans ses bras. Elle n'en est pas capable. Je lui mens, je n'ai pas confiance en elle et elle sera peinée si elle le découvre. Parfois, je fais semblant de l'impliquer dans ma vie pour qu'elle sente qu'elle en fait partie mais, en réalité, elle ne me connaît pas ! Elle ne sait pas qui je suis. C'est tout.
Élodie : J'ai une plaie et non une cicatrice, elle s'appelle « maman ». Elle saigne toujours. Son mariage, soi-disant, à un jeune âge était un prétexte pour déclencher sa haine, sa méchanceté, sa colère et ses horreurs. Procès d'intention. Chantage affectif. Manipulation. Et j'en passe. Petite fille, j'ai construit une sorte de bouclier pour me défendre contre ses coups (au sens propre et au sens figuré). Et je ne me suis jamais plainte jusqu'au jour où elle a décidé de me marier à quinze ans ! C'était sa façon de s'épanouir ! Cette année, je l'ai effacée de ma mémoire, je ne m'en souviens que vaguement, non seulement parce que je veux me protéger, mais aussi la protéger contre ma haine. Certains bleus ne s'effacent jamais.
Suzanne : J'ai été violentée pendant mon enfance. Je le savais, je le sentais. Devenue adulte, j'ai confronté ma mère qui l'a nié catégoriquement. Après sa mort, mon beau-père m'a donné son journal intime où se trouvait sa confession. Elle m'a laissé croire que je l'avais accusée injustement de son vivant, que j'étais ingrate et elle est morte sans jamais s'excuser. Un autre souvenir saillant... Je me rappelle surtout qu'elle ne cessait de répéter qu'elle a lutté pour le droit à l'avortement. Cependant, elle m'interdirait d'avorter ou de prendre des pilules contraceptives parce que je n'ai pas lutté pour « cette cause ». Quand je suis tombée enceinte, j'ai appelé un centre et je pleurais au téléphone, j'ai dit au standardiste que je n'avais pas le droit de profiter de ce droit parce que je n'ai pas lutté pour « la cause », mais j'en avais besoin. J'ai avorté et ai découvert une autre horreur au sujet de ma mère chérie.
Rose : Petite, je ne voyais que de la peine dans les yeux de ma mère, elle était mère souffre-douleur. Je me rappelle avoir une bonne relation avec elle, malgré tout. Quand j'ai grandi, je ne la voyais qu'à certaines occasions, nous étions séparées, chacune dans son propre monde. J'avais l'habitude de la blâmer de m'avoir abandonnée, mais je ne savais pas qu'elle a fait de son mieux pour me garder et qu'elle ignorait que mon père était un vrai monstre. Aujourd'hui, je ne la blâme plus et je la trouve exceptionnelle. Nous nous disputons, bien sûr, mais elle est toujours là, pour moi. Ma mère est une femme debout !
Ghada : Aujourd'hui, sur la plage, des bouteilles échouées. Dans chacune se trouve un message enroulé, le papier est jauni, l'écriture est presque illisible. Des bouteilles jonchent la plage. Je me rappelle les avoir jetées à la mer quand j'étais petite. À leur vue, je tremble. J'en ramasse une, je l'ouvre, je déchiffre le message et je pleure. Je marche dans la rue et je pleure comme une gamine. Je pleure l'enfant qui est en moi. Le souvenir de cette nuit me revient et me gifle à me faire tomber par terre. Je suis fouettée, violemment fouettée, avec une ceinture à boucle en fer. Je ne crie pas. Il ne faut pas gêner les voisins. Et ce n'est pas comme dans l'Enfant de Jules Vallès, les voisins n'interviennent pas. Les préparatifs (il fallait me ligoter) et le reste de la cérémonie duraient dix à quinze minutes. Durée approximative quoi. Je me dissociais de moi, je supportais les coups en attendant que le temps passe parce qu'ils se fatiguaient finalement, et j'avais raison. J'étais battue par mon père, par mon oncle, par ma tante parce que je « désobéissais » à ma mère. Elle ne m'avait jamais défendue. Elle les appelait pour me punir. Elle ne m'avait jamais dit qu'elle m'aime.
Sawssan : J'ai appris que les mères ne sont pas parfaites. J'ai dépensé beaucoup d'énergie et de temps pour l'admettre, et rares sont les personnes qui en sont convaincues. Soit la mère est parfaite, soit elle est horrible. Elle est les deux à la fois, pour moi. Elle est un être humain qui souffre, fait des fautes, dérange et fait souffrir. La société idolâtre les mères, et il est inadmissible qu'on leur reproche quoi que ce soit. Cependant, la maternité est l'une des responsabilités les plus dures qu'une femme puisse endosser et beaucoup de femmes ne méritent pas d'être mères.
J'étais une enfant un peu particulière, j'ai tardé à marcher, à parler, j'avais des difficultés à l'école, le paquet quoi. Ma mère était frustrée, elle voulait une enfant normale, donc elle a essayé de me transformer. Elle s'efforçait de trouver des moyens pour m'aider en maths, mais ça tombait à l'eau, ma mère n'était pas créative (elle est prof !). J'étais donc en colère contre mon incapacité à l'école et j'avais l'habitude de gribouiller, d'effacer et de réécrire sur mon cahier pour manier ma colère, ce que ma mère ne tolérait pas. Une fois, elle a déchiré un devoir qui m'a pris beaucoup de temps et a mâché la feuille. Elle l'a mâchée ! Avec le temps, ma mère a compris que j'avais un rythme qu'elle devait respecter. Elle a commencé à tolérer ma rage contre l'école, elle m'a soutenue et, petit à petit, je suis devenue très patiente et appliquée.
À l'adolescence, ma mère était bonne dans son « travail de mère ». Mais il manquait cette conversation sur le sexe qu'elle n'a pas abordée avec moi. Peut-être qu'elle a des problèmes avec sa propre sexualité, et le sujet la gênait au point de la rendre brutale et violente. Ces moments étaient traumatisants (je ne plaisante pas). Cela ne m'a pas empêchée de devenir une personne ouverte, ce sujet ne m'intimide pas. Devenue adulte, je m'entends bien avec ma mère. Elle respecte mon avis et compte sur moi, elle croit en moi et m'encourage dans mes décisions. Nous sommes deux personnes différentes, nous ne sommes pas d'accord sur tout. Ma mère n'est pas parfaite, elle fait de son mieux pour assumer ses responsabilités de mère. Elle se remet en question, elle évolue constamment. Qui a dit qu'il y a un âge pour grandir ? Ma mère apprend de ses expériences et devient mature avec le temps. Elle est sympa, et sortir avec elle me réjouit. Elle m'embarrassait quand j'étais petite. Jamais plus.
P.-S. : les prénoms sont évidemment fictifs, mais les témoignages authentiques.
Ghada JABAK
#Pensées_matinales


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
Quelle belle photo de ces coquelicots de mon enfance que nous appelions en dialecte kesrouanais "chaqchaqiq" qui croîssent dans les champs. Ma tendre mère faisait de la confiture avec ses pétales. C'était à la fin des années 30, Ces photos m'ont attendri. Merci.
15 h 08, le 17 mars 2017