La présentation par le ministère des Finances du budget de 2017 est certes une réalisation en soi après 11 ans de négligence collective irresponsable. Cependant, cet exploit masque une forêt dense de problèmes fondamentaux et soulève beaucoup de questions.
La méthodologie actuelle du budget est archaïque et ne répond pas aux nécessités d'une gestion moderne de l'état. Le préambule (al-fazlaka) est un bon début, mais ignore des enjeux et des défis qui portent sur le fond de la politique et de l'économique.
Un budget est l'outil le plus puissant pour la pérennité et la gestion d'un État. Il a des implications majeures sur la société, que ce soit dans le court terme ou encore plus dans le long terme. Il est le fruit de choix collectifs ayant des implications sociétales.
Le processus budgétaire actuel ignore les orientations de la société et ne comporte pas des débats et discussions avec les représentants de la société civile sous toutes ses formes. Son côté chiffrable en numéraire ne serait que la résultante des choix mentionnés et n'est en fait que l'objet d'opérations comptables.
Le budget aurait dû donner une visibilité à moyen terme de la politique économique du gouvernement. Un budget de trois ans aurait été bien accueilli par les marchés, ainsi que par les organisations internationales. C'est raté.
Le principal objectif du budget doit être de ramener le ratio dette/PNB à des niveaux qui permettent de relancer la croissance, car les études démontrent que lorsque ce ratio dépasse un niveau de 80 %, la croissance est sérieusement handicapée. Par ailleurs, une politique d'austérité risque de faire régresser le PIB et de tuer toute velléité de croissance, qui est l'unique chance de nous sauver. D'autres éléments empêcheraient aussi la croissance, mais ils ne sont pas l'objet de ce papier.
Pour stimuler la croissance, le gouvernement a pour la première fois augmenté l'investissement en infrastructures à 2,6 % du PIB. C'est bien, mais point suffisant. Il faudrait passer à au moins 5 %.
Le déficit annoncé est le résultat de la différence entre les revenus et les dépenses projetées. Il se situe à un niveau très élevé, et rapporté au PNB, il en représente presque 10 %. Bien que nous n'ayons pas à ce jour les clôtures des comptes pour l'année 2016, il me paraît que les revenus de 2017 ont été sous-estimés alors que les dépenses ont été surestimées, pour exemple les subventions pour l'électricité ont été gonflées bien au-delà du montant payé en 2016.
L'excédent primaire étant négatif, il s'ajoute au paiement des intérêts dus sur la dette, au lieu de contribuer à les diminuer. Avec cette croissance endogène anémique, conjuguée à la faiblesse des revenus, la dette n'est plus soutenable et ira en augmentant jusqu'à avoir des conséquences catastrophiques à beaucoup de niveaux. Le salut ne peut provenir que d'un choc externe positif, sachant toutefois que l'occurrence d'un choc négatif est, à cet instant, supérieure à celle d'un choc salvateur.
La solution du problème ne consiste pas à augmenter les taxes, mais à améliorer la collecte, surtout auprès des personnes qui survivent au sein d'un système organisé, et bien connu, qui les protège. Nous ne faisons pas face à une corruption classique et gérable, mais à des montages délibérés d'un pillage systématique de l'État. Le secteur informel ainsi que le système mafieux représentent à peu près une activité que j'estime à au moins cinq milliards de dollars (en étant extrêmement prudent), qui échappent au fisc. Afin de les compenser, le gouvernement s'attaque aux entreprises non protégées qui essaient d'esquiver autant que possible ces affres.
Cependant, il faudrait que certaines composantes de l'économie formelle, qui tirent profit de cet état de fait, soient plus responsables et conscientes que le système en entier est au bout de souffle, et qu'il faut être courageux pour participer à réinventer le tout.
L'État dépense aujourd'hui 30 % de la richesse nationale, alors qu'il n'en récolte que 20 %. Le déficit de 10 % est énorme au regard de l'équilibre souhaité ou d'un maximum toléré de 5 % à moyen terme. Si nous voulons construire un État moderne, il faudrait remonter à 25 % de recettes. Mais personne n'accepterait cet accroissement de revenus et de taxes que si l'État précède cette collecte supplémentaire par une réforme fondamentale de la façon de gouverner et des services rendus aux citoyens. Je ne vois ni ce gouvernement ni aucun autre en être capable tant que l'équation politique reste identique.
Il y a certes encore beaucoup de points à soulever, dont certains très techniques, et il serait superflu d'en parler dans ce papier. Mais personnellement, je continue mon action auprès des personnes et d'organisations qui sont susceptibles de promouvoir, d'accompagner et de soutenir le changement.
Thomas MORUS

